mercredi 4 novembre 2009

Biocarburants: la fin de l'imposture?

Le 24 octobre dernier, les députés ont décidé en Assemblée l’application de la taxe carbone aux biocarburants. Immédiatement, les producteurs de bioéthanol sont montés au créneau pour dénoncer une décision qui pénalise selon eux « une énergie 100% renouvelable et à ce jour, la seule solution de masse immédiatement disponible pour réduire les émissions de CO2 des transports automobiles. » Faut-il taxer les biocarburants ? Entretien avec Patrick Sadones, représentant du Réseau Action Climat France au comité de pilotage technique du rapport très attendu de l’ADEME sur les biocarburants.


Les producteurs de biocarburants prétendent que le contenu carbone des biocarburants est nul. C’est aussi ce que stipule le protocole de Kyoto et les textes européens en vigueur. Qu’en est-il pour vous ?

Les biocarburants sont produits à partir de la biomasse. L’argument avancé est que le CO2 émis par la combustion des biocarburants a été capté par les plantes. Ce CO2 est donc simplement retenu puis libéré. En ce sens, la combustion des biocarburants n’augmenterait pas la teneur en CO2 de l’atmosphère. Cet argument est en partie justifié. Les partisans des biocarburants omettent de considérer que leurs processus de fabrication additionnent des matières fossiles à cette biomasse. Pour exemple, l’éthanol n’est presque jamais utilisé pur en mélange avec l’essence dans les moteurs, mais sous forme d’ETBE (éthyl tertio butyl éther). Or ce composé est constitué à 47% d’éthanol provenant de plantes, mais surtout à 53% d’isobutène, vendu par les pétroliers aux éthanoliers. Le contenu carbone fossile des biocarburants est donc loin d’être nul. Cela justifie l’application d’une taxe carbone.

Peut-on considérer les biocarburants comme une énergie 100% renouvelable ?


Une énergie 100% renouvelable, c'est-à-dire avec une efficacité énergétique infinie, ça n’existe pas, sauf à aller ramasser du bois mort en forêt, le ramener à pieds à la maison et faire cuire sa soupe avec ! Et encore, il aurait fallu de l’énergie fossile pour fabriquer l’allumette. Ce que je veux montrer, c’est que tout processus de production d’énergie requiert en soi une dépense énergétique. Prenons l’exemple de l’éthanol de blé, décrit dans l’étude ADEME-Bio Is à paraître bientôt. Avec 3kg de blé, on obtient 1kg de CO2, 1kg d’éthanol et 1kg de drêches, à savoir les résidus non amidonnés du blé. La préparation passe par différentes étapes : hydrolyse de l’amidon en glucose, fermentation, distillation et déshydratation. Chaque étape est consommatrice d’énergie. L’étude ADEME-Bio Is a cherché à quantifier les dépenses pour la production d’éthanol. Le problème méthodologique est qu’elle les a assignées selon la technique du prorata des produits finaux. A chaque étape, les dépenses sont ainsi partagées entre éthanol et drêches (le CO2 étant considéré comme perdu). Or la distillation et la déshydratation ne concernent de manière évidente que l’éthanol ! La technique utilisée est donc biaisée. Le bon calcul, préconisé par les chercheurs, est celui de l’évitement. Il s’agit d’imputer la totalité des coûts énergétiques à l’éthanol et de lui soustraire l’économie réalisée par la production de drêches. Celles-ci sont en effet utilisées en alimentation animale à la place de produits énergétiquement plus coûteux. En utilisant cette technique plus fiable, on obtient pour l’éthanol une dépense énergétique de 0,97 mégajoule fossile par mégajoule d’éthanol produite, ce qui est considérable. La production de diesel affiche en comparaison une dépense énergétique de 1,09 mégajoule par mégajoule produite. Les biocarburants ne peuvent donc être considérés comme une énergie renouvelable et à ce titre exonérés de taxe carbone.

On comprend donc ce qui justifie l’application de la taxe carbone aux biocarburants. Quelles en seront les modalités de mise en œuvre ?


L’éthanol a toujours été taxé autant que l’essence, soit 59 centimes par litre payés par l’automobiliste. L’Etat rembourse aux éthanoliers 20 centimes par litre. Or, le contenu énergétique de l’éthanol étant plus faible que celui de l’essence, les consommateurs achètent 1,33L d’éthanol comme l’équivalent d’1L d’essence. La « défiscalisation » n’est donc qu’une entourloupe pour atteindre la neutralité fiscale entre essence et éthanol. Si la défiscalisation descend en-dessous de 20 centimes, comme c’est le cas dans le projet voté samedi, l’Etat reversera moins aux éthanoliers que ce qu’il a touché en plus des automobilistes. Les députés ont aussi voté une augmentation de la taxe intérieure sur les carburants (TIC). L’éthanol supportera une taxation nette (TIC-défiscalisation) plus importante que l’essence. Pour l’automobiliste, l’éthanol a de toutes façons toujours été plus taxé que l’essence : taxe identique pour un contenu énergétique un tiers plus faible !

Un rapport de l’ADEME controversé

Le Grenelle de l’Environnement a confié à l’ADEME la réalisation d’une étude exhaustive et contradictoire sur les bilans énergétiques et environnementaux des biocarburants utilisés en France. Cette étude doit faire suite à une première étude ADEME-DIREM 2002, vivement critiquée par la Confédération paysanne, des ONG environnementales et l’UFC Que Choisir.
Cette nouvelle étude, confiée au bureau d’étude Bio-IS s’est déroulée en deux temps, de novembre 2007 à avril 2008, pour la phase de définition méthodologique, puis de janvier à juin 2009. Elle devait être publiée courant septembre. Sa publication a été repoussée suite à des tensions internes au Comité technique, dans lequel siègent deux représentants des ONG. A la demande de Jean-Louis Borloo, l’ADEME a mis en ligne le 8 octobre dernier une synthèse de 26 pages…en attendant la publication toujours à venir.

Les points de crispations ?


Pour les associations invitées au Comité technique (Réseau Action Climat, France Nature Environnement), soutenues par la Fédération Nicolas Hulot, l’UFC Que Choisir, les Amis de la Terre, Greenpeace, Agir pour l’environnement, la Confédération Paysanne, quelques élus Verts et des chercheurs de l’INRA (JC Sourie, JC Bureau) et portées par la voix de Patrick Sadones :
Le rapport a procédé à un calcul erroné du coût énergétique et de l’effet de serre total des biocarburants. Pour l’éthanol de blé, le coût a été imputé dans une trop large mesure aux drêches. Pour les autres types de carburants, l’étude ne disposait pas de chiffres assez fiables pour prétendre tirer des conclusions, comme elle le fait cependant.

Pour les pétroliers :
Les filières fossiles ont été exagérément chargées (indicateur effet de serre ouvertement surestimé) afin de faire apparaître le bilan des biocarburants sous un jour plus favorable par comparaison.

Voir le
communiqué de presse de la confederation paysanne du 29/07/09

A venir

Une réunion de concertation du Comité technique le 6 novembre prochain. Le Réseau Action Climat et France Nature Environnement pourront-ils faire entendre leurs deux voix face à la trentaine d’ « experts » du Comité ?

mercredi 12 août 2009

L’éolien dans le vent de la tourmente

Ou comment frôler du bout de l’index les frictions régionales…Un reportage auto-commandé m’entraîne pour l’Echo sur les traces du vent, entendez l’énergie éolienne, en plein essor dans la région. Une véritable aberration, soit dit en passant, étant donné le faible capital venteux du Limousin (7% du territoire seulement est éligible pour ce type de projet, selon le schéma régional éolien publié par la Région en 2006). Enfin, si l’Etat veut atteindre ses objectifs du Grenelle de 25GW de puissance installée en éolien en 2020 (soit environ 12 000 éoliennes, contre 2500 tout au plus aujourd’hui) toutes les régions doivent être mises à contribution. Voici donc les réflexions que vous ne lirez pas dans l’Echo.


Manne providentielle pour promoteurs avides




Le reportage avait commencé de façon bien bucolique…Une petite randonnée sous les ronronnements peu gênants il faut bien le dire des 6 éoliennes du seul site en activité de la région (9MW). Neuvialle, ses turbines et ses troupeaux. Un cadre presque parfait. Ne serait-ce la mainmise d’un promoteur immobilier de l’Est de la France qui détient le site et qui entend bien le développer le plus vite possible avec 6 autres éoliennes qui investiraient le territoire limitrophe de la Creuse. Encore s’agit-il ici d’un investisseur particulier. La plupart des développeurs qui sillonnent actuellement la région à la recherche de nouveaux sites sont au contraire des filiales de très grands groupes, tels que GDF-Suez ou Enel-Erelis (branche française d’Enel, l’équivalent d’EDF en Italie). Ou comment créer des monopoles de production électrique en France…
Il faut bien avouer que le site ne manque pas de générer des retombées financières non négligeables pour la communauté de communes, 150 000 euros annuels de TPU (taxe professionnelle unique, que les communes se partagent). Plus de 50% des revenus de cette collectivité locale rurale. De quoi convaincre des élus locaux bien peu préoccupés de l’orientation énergétique à venir de la France. « Je peux vous parler de ce que l’éolien a pu apporter à ma commune », me confie le maire de Peyrelevade où est installé le site « mais ne me demandez pas de parler de politique énergétique. Y a-t-il vraiment un enjeu autour de l’éolien en France ? »
Question provocante ? Peut-être…ou peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort. Et si l’éolien n’avait finalement que bien peu à voir avec la politique énergétique française ?


Un cache-misère




Mon périple m’entraîne chez Hervé Pailloux, ancien chargé de mission énergie au Parc Naturel de Millevaches et nouveau créateur du bureau d’étude « Habitat, Territoire, Environnement », à Guéret. En quelques mots, il me brosse un tableau houleux de l’éolien. Une énergie qui ne pourra atteindre ses objectifs, tout au plus 10GW, dans la meilleure des projections. Au-delà, ses limites intrinsèques, en particulier le caractère discontinu de sa production, obligeraient à développer en parallèle des centrales thermiques chargées de lisser l’approvisionnement. Alors l’éolien, une énergie renouvelable ?
Actuellement, la production énergétique éolienne sert tout au plus à compenser l’augmentation de la consommation électrique. La politique énergétique française ? Exiger d’EDF une augmentation du bénéfice, tout en axant la communication sur les économies d’énergie. Des objectifs contradictoires ? Pas si l’on envisage la conquête de nouveaux marchés, tels celui des pompes à chaleur. Cette année, les nuits du 3 et 4 janvier ont enregistré des pics de consommation jamais atteints auparavant, la consommation en pointe ne cesse d’augmenter depuis 10 ans. Or l’éolien, presque négligeable et surtout bien loin de constituer une énergie de base dont on peut contrôler le rendement à la demande, ne pourra jamais absorber de tels pics. La vérité, c’est bien entendu que la France ne peut avoir la volonté de tourner le dos au nucléaire, signe de puissance et d’indépendance depuis près de 50 ans et pourvoyeur à 85% de l’électricité française. Le nucléaire, c’est la base de la production, à laquelle viennent s’ajouter en pointe l’énergie hydraulique des barrages (10%) et dans une moindre mesure les énergies thermiques (fuel et charbon).
Dans la course folle à l’augmentation de la consommation, l’éolien ne viendrait donc se positionner que comme un ultime cache-misère à la production nucléaire et à l’absence de volonté forte de réduction de la consommation.
Des solutions ? Bien entendu, travailler sur la consommation de pointe qu’il faudra veiller à diminuer. Et surtout imaginer en local des idées pour sortir du tout électrique. En Limousin, selon H. Pailloux, le salut est à portée de main. Traditionnellement, les habitations sont chauffées au bois. Il existe aujourd’hui des technologies innovantes qui limitent le rejet de CO2 au cours de la combustion, telles que les chaudières à plaquettes automatiques. Pourquoi ne pas militer auprès des collectivités pour une généralisation de ces installations sur les bâtiments publics, gros consommateurs énergétiques ?
Pour plus d’infos sur le débat énergétique autour de l’éolien, voir les sites de l’ADEME, du syndicat des énergies renouvelables et de l’Institut Montaigne ici et . Voir également cet article récent de l'Huma.


Bienvenue en Chiraquie…



L’éolien, c’est aussi une bataille politique aux enjeux forts pour des projets de plusieurs millions d’euros et des effets significatifs sur l’opinion publique. Tous les projets subissent des recours devant les tribunaux administratifs de nombreuses associations anti-éoliennes qui évoquent des nuisances sonores et paysagères en plus d’éventuels effets sur l’environnement (oiseaux migrateurs etc…). Chaque élu pèse bien le poids d’une décision d’implantation de site éolien, entre rentabilité financière et mécontentement de la population.
Pour discuter de ces aspects, je rencontre le maire de Davignac, une commune en lutte juridico-administrative depuis l’élection présidentielle de 2007 pour un projet de 6 éoliennes. Le permis de construire pourtant accordé par le Préfet de Corrèze, un recours du Ministère de l’Environnement leur était parvenu juste après l’élection. Recours qui les a menés devant la chambre d’appel du Tribunal Administratif de Bordeaux qui a débouté le projet. Une intercession du Préfet a permis de valider de nouveau les permis pour une période allant jusqu’à août 2011. Dans la bataille, les investisseurs se sont retirés, tout ou presque est à recommencer. L’ennemi juré du maire aujourd’hui? Une des plus vieilles figures politiques du territoire, le chiraquien de longue date Georges Pérol, opposant farouche et indéfectible au projet de Davignac. Une figure trouble et influente, ancien directeur des HLM de Paris au moment de l’affaire, condamné à de la prison avec sursis et maintenant de retour dans son fief d’origine. Indétrônable, il siège bien que sans mandat au Parc Naturel Régional et arrive encore à imposer ses choix. En matière d’énergie, il fait figure d’opposant déterminé à l’éolien, pour en réalité soutenir la vision d’un site unique élargi, Neuvialle avec 80 éoliennes…Lors de la dernière réunion de concertation sur le développement éolien organisé par le PNR en juillet avec les élus, son président Christian Audouin a fini par faire accepter un positionnement enfin franc du PNR vis-à-vis de la problématique. La Parc apportera son soutien à la mise en place de parcs de taille modeste, à raison d’une ZDE (zone de développement éolien) par communauté de communes. L’objectif ? Contrer une prolifération et une extension des parcs déraisonnables.
Un revirement par rapport au message de Pérol ? Viendrait-on à bout de la Chiraquie, bien mal en point en ce moment avec les fermetures d’usines à répétition, ces usines qui avaient été parachutées dans la région du temps du règne (cf. Bristol-Myers Squibb..) ?


Bruits de couloirs à l’Echo


La plupart de mes interlocuteurs m’ont demandé de faire relire mon papier avant publication par l’Echo. Et pas par n’importe qui. Par Christian Audouin, directeur du journal et président du PNR…une double casquette bien gênante pour moi. Il apparaissait clairement que mon article allait être interprété comme une tribune ouverte de Christian Audouin, président du Parc. La responsable « Région » me met en garde. Non, nous n’allons pas faire relire l’article, mais pas question de se laisser aller à des considérations polémiques trop périlleuses. L’article évoquera simplement les retombées économiques de l’éolien pour la région, sans même insister sur ce qui me semble évident sur le territoire. L’éolien ici n’est pas un développement écologique ni même simplement énergétique, c’est purement et simplement un formidable levier économique pour des communes en manque de revenus et des investisseurs qui savent exploiter un rentable filon.
Hier matin je regarde le titre sur la Une de l’Echo (titraille qui incombe à la chef de Région). « Les projets éoliens se multiplient sur le territoire pour des raisons écologiques et économiques. » Il faut ménager les susceptibilités me dit-elle.

jeudi 6 août 2009

La fête de la musique a commencé à Tarnac le 11 novembre 2008

Il s’appelle José, il a 90 ans. Il en avait 16 en 1936 au début de la guerre d’Espagne. Si sa mère était plutôt pieuse à en mettre des crucifix sous son oreiller, son père lui y cachait un fusil. Dans sa famille on ne parlait jamais de politique, mais il a appris l’anarchisme dans les livres puis dès 15 ans aux jeunesses libertaires. En 36, il rêvait comme tous d’éliminer les curés et les capitalistes. Il se vante, de ses yeux malicieux qui ne craignent plus les jugements, d’en avoir tués un bon nombre. Pourtant ni lui ni ses camarades ne voulaient la guerre, mais bien la révolution. Ils ont eu à affronter les pires extrêmes du XXe siècle, les fascistes de Franco et les communistes staliniens.



Enrôlés par ceux-ci, ils servent de chair à canon, puis dans la débandade du début de l’année 39, fuient vers la France, cette république qui a refusé de soutenir les républicains espagnols par crainte du mouvement révolutionnaire. « Les Allemands ont eux envoyé leur aviation pour soutenir les fascistes. Ce fut un premier terrain d’entraînement avant la seconde guerre mondiale. Si les républiques européennes nous avaient soutenus, si nous avions gagné cette guerre, il est certain que la tragédie mondiale n’aurait pas eu lieu… » Ils sont pourtant 500 000 Espagnols à passer la frontière vers la France en ce début 39, soldats, mais aussi femmes et enfants. L’accueil qu’ils reçoivent dépasse l’entendement. A Argelès sur Mer, les gendarmes français les désarment, les encerclent. Bientôt un camp sort de terre, baraquements et barbelés, premier camp de concentration de 40 000 prisonniers. L’administration est française, la guerre n’éclatera que plusieurs mois plus tard. Les camps se multiplient dans le Sud, bientôt six ou sept pour contenir l’afflux de réfugiés espagnols. Les pires atrocités y sont commises. José me regarde droit dans les yeux. « Je n’ai pas peur de la mort tu sais, j’ai vu tant de morts, tant de morts que personne ne ramassaient. On ne parle jamais de la 3e république, il semble que l’on soit passé dans ce pays de la 2e à la 4e république, comme par enchantement. La 3e république, c’est la honte de la France. »

Vichy en place, le maréchal Pétain déclare que ces prisonniers qui sont nourris par la France vont devoir travailler pour elle. José et les autres sont envoyés dans des camps de travail. De nombreux espagnols forment les GTE (groupes de travail étrangers) dans les tourbières du Plateau de Millevaches. Pour toute nourriture quotidienne, trois topinambours et des sabots aux pieds, pour ne pas s’enfuir. Ils œuvrent pour l’industrie de guerre allemande. Certains, envoyés au front sur la ligne Maginot, seront faits prisonniers de guerre et prisonniers politiques par les Allemands et grossiront les rangs du camp de Mauthausen. (Voir le livre Le Triangle bleu). D’autres montent en résistance et réussissent à rejoindre le maquis. Certains même, des oubliés de l’histoire, prendront part avec les FTP-MOI à la libération de Paris.

En 1948, José reçoit une lettre de la préfecture, lui proposant la nationalité française. Jusqu’à aujourd’hui, il a refusé. La France restera le pays qui l’a trahi. « En janvier encore, je suis allé renouveler mon titre de séjour, comme je l’ai fait tous les 10 ans depuis la fin de la guerre. Cette fois-ci, j’ai 90 ans, il porte la mention ‘illimité’. » Après la guerre il décide de s’installer en agriculture, rencontre la compagne qui l’épaulera pendant 40 ans. « J’ai été déçu par les français, jamais par les françaises ! ».




José vit dans cette région où certains partagent ses idées, sa vie a été contée dans un livre : « Les forçats espagnols des GTE de la Corrèze, 1940-1944 ». L’avenir ? Il s’en « fout ». Un peu désabusé, il regarde cette jeunesse amnésique d’aujourd’hui qui s’étourdit de bruit et d’ivresse. « La liberté, ce n’est pas le libertinage. » Sa maison est située exactement en face de l’épicerie de Tarnac, il a vécu le « débarquement » du 11 novembre aux premières loges. « Ce qui manque aujourd’hui ? L’union. Les syndicats s’entre-déchirent. A notre époque, les grèves étaient totales et faisaient plier le pouvoir. Maintenant, les intérêts s’opposent. Tant qu’on essaiera de changer les choses sur le terrain de la politique, on ne rencontrera que l’échec. » Un brin provocateur dans sa chambre sage aux affiches révolutionnaires du dessinateur Sim, il conclut : « Les manifestants d’aujourd’hui ont des pierres dans les poches. En face d’eux, des fusils. Seules les armes peuvent répondre aux armes, comme en 36. Les pierres ne font qu’entraver la marche… ! »

lundi 27 juillet 2009

Chante, tu ne sais pas qui chanteras pour toi…

Trois jours d’une expérimentation originale et ambitieuse, fruit de ces projets fédérateurs dont la réalisation autant que l’aboutissement peuvent constituer une réussite en soi. « Ligne(s) de partage » vient de s’achever.
L’idée ? L’union du PNR (Parc Naturel Régional), des communes du Plateau et de nombreuses associations dans une action culturelle itinérante retraçant l’histoire, l’imaginaire et l’identité du territoire (Ligne(s) de partage). Trois jours de randonnée à travers le territoire, une pièce de théâtre sur la scène naturelle du Plateau, des œuvres de Land Art exposées par des plasticiens locaux et des soirées d’ouverture vers des cultures empreintes de liberté. La volonté affichée aussi de consolider ou de mettre à l’épreuve cette ligne de partage si ténue et fragile entre tous les acteurs locaux et institutionnels.





Le dialogue ici plus qu’ailleurs se conçoit dans l’affrontement perpétuel. Les incompréhensions, malgré les rencontres et les frottements, se perpétuent et s’auto-entretiennent. Pour preuve, un article d’un petit journal local, datant de deux ou trois ans mais toujours criant de réalité, vilipendant vertement la structure PNR créée en 2004 (Le PNR, nouveau désert).
Alors, ligne(s) de partage, un simple moment convivial de l’été ? Le moment aussi de prendre la température du territoire.

Si le silence est d’or…


Ligne(s) de partage se construit autour de la notion de silence et de parole. Le spectateur suit les remous de l’intrigue du « Roi du silence », pièce sombre et nostalgique de Laurence Biberfeld mise en scène par une compagnie locale, La Chélidoine. Au détour du sentier qui traverse les 3 départements du Plateau sur 3 jours, les scènes surgissent du silence et font renaître les démons du passé et l’histoire mouvementée de la région, empreinte d’une succession de moments de résistance. Résistance à la conscription sous Napoléon, résistance des exilés espagnols pendant la dernière guerre…comme autant de justifications, certes abusives, d’une résistance plus actuelle. Les colporteurs de mots invitent à « l’écoute profonde », condition de la construction de l’histoire. Condition peut-être aussi du dialogue entre les uns et les autres.



Silence, parole et musique s’articulent en tableaux saisissants. Moments de poésie, lorsqu’une barque glisse au loin et que l’eau porte jusqu’à nous les confidences des personnages. Moments de complicité souriante alors que Marc Perrone, célèbre accordéoniste invité pour l’occasion, clame devant les groupes colorés du Plateau : « Notre musique est décroissante, nous jouons pour vous et non dans un zénith quelconque. La croissance est par essence limitée, la décroissance est infinie ! » Moments de pure fête avec le Super Rail Band de Bamako, qui nous vendra ses instruments avant de s’en retourner, plus léger, au pays.
Une réussite en demi-teinte…les associations, devant le public nombreux réuni pour la clôture, oublient de mentionner le PNR, pourtant porteur du projet, dans les remerciements…Les crispations demeurent, chacun garde position sur sa ligne.





Du journalisme (bis)
Julie, toute jeune journaliste, fait ses armes à la locale de l’Echo. Elle a renoncé à l’idée d’une école de journalisme en acceptant ce poste et découvre maintenant les moments forts et les revers du métier. « Il faut supporter au quotidien les opérations de communication des uns et des autres, associations, collectivités, les salles combles des conférences de presse où seuls deux journalistes sont en réalité présents, les petits fours obséquieusement offerts…Je m’occupe aussi des faits divers. Au-delà de leur image rebutante, j’ai découvert qu’ils constituaient pour moi le seul espace de liberté, ces moments de véritable travail journalistique, ces petites joies d’arracher aux gens des informations qu’ils n’étaient pas a priori préparés à te livrer… »
Sur Ligne(s) de partage, j’ai rencontré David, qui travaille et milite dans une association de promotion de bonnes pratiques environnementales, « centre agro-écologique et culturel » (Le battement d'aile). Pour lui, le Plateau ne regorge pas que d’illuminés, ces déçus de la civilisation qui ont jeté l’éponge et regardent le temps passer. Ce territoire est bien celui du développement d’une autre forme de travail, d’une formidable innovation, d’expérimentations couronnées de succès et de réseaux solidaires. « Une autre vie s’invente ici ». Nulle part ailleurs le slogan des Parcs Naturels ne résonne avec autant de vérité. David me pose une question troublante : « As-tu pensé à t’installer ici ? » Je réfléchis depuis quelques temps à un projet. La création d’une société coopérative de rédaction, avec comme objet une autre approche du journalisme, détachée des enjeux de la capitale et des courants de mode. Un journalisme ouvert au monde, mais qui en donnerait une autre vision, la main tendue et la parole offerte à ceux qui se taisent. Une idée qui m’est venue avec mon expérience birmane, le jour où j’ai découvert comment des constructions parallèles et erronées du monde peuvent coexister. J’aurai l’occasion d’en reparler et de mûrir le projet. Qui sait ? Peut-être de rencontrer à Lille de futurs collaborateurs, fatigués comme moi des tendances éculées et des travers des mass media. Alors le Plateau comme centre d’activité? Pas maintenant, mais l’idée reste en suspens. Elle peut être séduisante, mais le piège ici serait de tomber dans le militantisme effréné et de se détacher de mon objectif d’approche quasi « scientifique » de l’information, de ne plus faire que du local partisan, tels ces journaux indépendants du Plateau, IPNS et autres Creuse Citron. Mon autre vie s’inventera-t-elle ici ?

lundi 20 juillet 2009

Pourquoi Tarnac ?

Aux journalistes du Monde qui lui demandaient le 26 mai pourquoi s’être installé à Tarnac, Julien Coupat, le présumé saboteur-terroriste le plus médiatisé de cette dernière année répondait : «Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l’expliquer, je le crains. »

Depuis l’affaire des sabotages SNCF de l’automne dernier et les rocambolesques péripéties politico-judiciaires qui l’ont suivie, le feu des projecteurs n’a cessé d’irradier ce territoire du plateau de Millevaches que personne ne connaissait et que l’on dit maintenant être le repère des terroristes de la « mouvance anarcho-autonome d’ultragauche » et même de l’organisation séparatiste basque ETA. Ce petit bout de terre paisible et historiquement en déprise agricole s’est vu auréolé d’une gloire bien peu méritée. Un nouveau maquis dans l’hexagone.
Et pourtant…Connaissez-vous le plateau de Millevaches ? « Allez-y vous comprendrez. » Julien Coupat écrit aussi : « Détrompez-vous, ce qui nous arrive à mes camarades et à moi vous arrive aussi bien. » Alors j’ai décidé d’y aller. Parce que l’on parle beaucoup, trop certainement, de l’acharnement policier, mais trop peu de ce plateau qui bouillonne d’initiatives. Julien Coupat, peut-être, joue le fin stratège. Manipulé, il manipule, distille ses opinions. Mais les questions des journalistes ne portent que sur la critique de l’ordre établi et la définition du terrorisme. La place offerte à la révolte est trop belle, l’éditeur de l’ « Insurrection qui vient », dont Coupat pourrait être l’auteur, doit s’en frotter les mains. Par-delà l’instrumentalisation réciproque et les jeux de pouvoir, je voudrais vous faire partager ma découverte de ces nouveaux modèles qui s’expérimentent là où on ne les attendait pas, quelque part entre Limoges et Ussel…Comme j’ai pris goût aux « couvertures », je prends mes quartiers dans un petit quotidien régional à Limoges, l’Echo. Un vrai journal à l’ancienne, pas de site internet, des journalistes flegmatiques qui se saluent d’une bise sonore le matin. Vous n’y lirez donc pas ma prose en flux RSS. Peu importe.
Le plateau regorge de « néos », ces habitants venus d’ailleurs tenter l’impossible au milieu de forêts de résineux dépeuplées. La tendance est ouvertement contestataire et gauchiste, tous connaissent Coupat, quelques-uns le soutiennent, rare sont ceux qui ont pris part à plus d’une manifestation. Des gens sans histoire en somme. Quelques communautés inoffensives, des terroristes ( ?), mais surtout des idées. Je veux vous parler d’un entreprenariat différent, de l’économie solidaire et sociale qui se développe ici.
Il faut croire que je ne suis pas la seule, puisque le Parc Naturel Régional de Millevaches en Limousin vient de lancer un appel à projets pour financer les activités économiques qui favorisent les enjeux et intérêts sociaux, l’innovation et l’environnement en privilégiant les principes de coopération…De quoi attirer de nouveaux alternatifs.

jeudi 7 mai 2009

Nargis, un an après

A regarder la ville respirer, virevoltante et grouillante d’activités humaines, comme toutes les villes birmanes, l’on peine à croire qu’il y a tout juste un an la pire catastrophe naturelle de l’histoire du pays s’abattait sur ses habitants. Nargis, le cyclone meurtrier et ses 140000 morts et 2,5 millions de sinistrés.

Pyapon, pourtant durement touchée, exhibe sa sérénité retrouvée, au détour de ses ruelles de terre. Les installations électriques y ont été vite réparées et offrent aujourd’hui un service aussi bon que sur l’ensemble du pays, guère plus de quelques heures par jour. Près du bassin central, les porteurs d’eau se pressent pour aller vendre alentour cette eau à peine potable devenue hors de prix depuis que beaucoup d’entre eux ont été emportés par le désastre et que la vague a rendu insalubre les réserves des villages. Sur le marché dont les étals regorgent à nouveau de marchandises, les discussions vont bon train. Le gouvernement pourrait interdire la pêche en mer à l’approche de la période des cyclones. Vraie rumeur ou peur refoulée refaisant surface en ce funeste anniversaire ?



Plus loin, Bogalay, ville sinistrée du centre du Delta de l’Irrawaddy, poste relai de toutes les initiatives humanitaires, locales ou internationales, bat à un rythme effréné et sans pudeur. Les échanges commerciaux y ont repris bien vite. Avec l’arrivée des étrangers, les prix ont grimpé, comme le confie le gardien d’une maison d’ONG. Ici le loyer a dépassé les 1200 dollars, certains ont su profiter de la crise. La location d’un bateau pour la journée peut dépasser les 100, 150 dollars. Sur l’artère principale, des panneaux exhibent les photos des villages modèles bâtis à la hâte par le gouvernement et ses alliés industriels locaux pour donner le change, le monastère flambant neuf arbore le logo d’une entreprise trop proche du pouvoir. Au « Nargis cafe », panneau idyllique de mer douce sur fond de sable fin, les birmans sirotent leur traditionnel thé, presque indécemment.



A l’aube, en naviguant sur cette rivière brune qui descend de Bogalay à l’embouchure du Delta, les fantômes de Nargis surgissent de la brume. Loin déjà de la ville, les pêcheurs glissent de loin en loin leur pagaie dans l’eau calme, moins nombreux qu’avant la catastrophe. Beaucoup sont morts, les autres ont perdu leurs bateaux, même si dans les villages la solidarité a pris le pas et que la construction de nouvelles embarcations à laquelle s’ajoutent les distributions de matériel des programmes d’aide ont permis de relancer en partie les activités. Sur les rives grasses, limoneuses, s’alignent les baraques des rescapés, stigmates de la violence du choc. Des cabanes branlantes recouvertes de bâches bleues de l’aide d’urgence, abris de fortune que l’on peine à croire assez résistants pour la saison des pluies qui se profile.



Dans ces villages excentrés, si l’aide d’urgence est arrivée, les besoins restent criants. Ils se lisent sur les visages pourtant souriants de cette population que l’on dit si résiliente. Dès que l’on accoste, les villageois se précipitent à notre rencontre, qui pour nous montrer une maison en reconstruction par les hommes du village, qui une mare nauséabonde où l’on s’approvisionne en eau en espérant mieux pour bientôt, qui les vestiges de pagodes emportées. Partout l’on fait le compte des morts. Pas avec des lamentations, mais pour nous prouver comment malgré tout, l’on a pu se relever de tout cela. Les cultivateurs de riz s’inquiètent pour les récoltes, avec ces mauvaises graines, mal adaptées, qui ont été distribuées par le gouvernement, les sols lessivés saturés de sel, les animaux de labour disparus. En lisière des villages, les habitants les plus pauvres, qui ne possédaient pas d’outil de travail avant même le cyclone, se désolent. Eux qui trouvaient à s’employer comme travailleurs journaliers, en mer ou dans les champs, peinent aujourd’hui à joindre les deux bouts. Les « riches » propriétaires sont aussi frappés par cette crise, comment pourraient-ils leur offrir des emplois ? Tous se sont endettés pour subvenir à leurs besoins quotidiens, mais ceux-là ont peur maintenant d’être sommés de quitter les terres qu’ils louent. Ils ont des bouches en plus à nourrir, avec les enfants orphelins qu’ils ont recueillis après la catastrophe. Mais déjà, alors que nous parlons, ces enfants courent vers le centre du village. C’est l’heure de la séance de cinéma, une cahute de bambou recouverte d’affiches criardes, un petit écran de télévision. L’insouciance n’a pas de prix.


mardi 31 mars 2009

En attendant un possible retour…



La torpeur de la saison chaude s’abat sur Yangon et sonne le glas de mon aventure birmane. Je partirai avant les pluies. Laissant derrière moi l’inachevé de ce qui n’a été que suggéré et qui appelle un retour.







Espoirs. L’émancipation bouillonne dans la métropole. Derrière les censures, les libertés se murmurent des envols fragiles. Comme cette toute jeune artiste, frêle et douce sous sa frange sage, qui prépare ses premières performances à l’étranger. La relative ouverture ménagée après le catastrophique Nargis a créé une brèche dans laquelle se sont engouffrés des milliers de jeunes birmans. Les besoins humanitaires emploient leurs bras et leurs compétences, immenses et largement inexploitées, et leur offrent des espaces de liberté insoupçonnés. Pour combien de temps et pour quel avenir ?
En attendant l’aube, la jeunesse s’étourdit. Sous les néons et l’assourdissante électro internationale des boîtes branchées de l’ancienne capitale, avec la bière birmane qui monte. Etudie aussi. Les jeunes birmans sentent bien que le basculement du pays pourrait venir de l’éducation. L’oreille rivée à la BBC et aux radios libres émettant de l’étranger, ils courent les centres internationaux. Avides d’ailleurs et de meilleur, ceux à qui l’argent fait défaut travaillent dans la solitude de leur volonté, avec des livres arrachés au hasard.
Pas dupe, cette jeunesse, elle me confie que malgré la revendication d’un groupe d’union d’opposition, le WBURF (whole Burma united revolutionary front), les récentes explosions en plein centre-ville seraient le fait du gouvernement lui-même, gourmand d’avertissements et de démonstrations de force avant les élections à venir. Alors il s’entend dans certains cercles que de nouveaux groupes montent en vue de ces élections, de ce simulacre de concertation nationale dont ils espèrent bien profiter pour émerger, comme pour reprendre le flambeau de la Dame acculée.





Travel authorizations
. Si l’on excepte les théâtres de rébellion actives, le pays se sillonne aisément. Les zones isolées ou sinistrées se monnaient, en vertu d’une tradition séculaire de pot de vin qui ne dépayserait certes pas l’auteur de « Burmese Days ». Des serments de non-ingérence dans les affaires politiques, ethniques, ou religieuses (et autres affaires négatives !) dûment signés, le droit de parcourir ces contrées oubliées m’a été accordé. Au-delà de Yadana, barrière géostratégique infranchissable par la route pour des pas étrangers, ou dans l’enclos du Delta nourricier ravagé, les visages s’illuminent à la vue d’un sourire inconnu.










Du journalisme
. Dans nul pays la pratique du journalisme ne doit être empreinte d’autant de confiance que l’exige la Birmanie. Ce peuple oppressé ne saurait tolérer les approximations, le misérabilisme, les discours convenus et les « coups médiatiques ». Pour la seule raison qu’ils lui nuisent et retardent d’autant l’accomplissement de ses attentes démocratiques. Des journalistes écrivent-ils qu’il est impossible pour des ONG de travailler en Birmanie ? Aussitôt les bailleurs se retirent, privant les populations d’aide bien plus sûrement que le gouvernement et sa mégalomaniaque paranoïa. Tous ici, qu’ils soient locaux ou étrangers, craignant les journalistes et leur ligne éditoriale, j’ai du mille fois me créer des personnages fictifs que j’ai fini par intérioriser. Au point d’en revêtir la pelisse bien plus aisément que la casquette de journaliste indépendante qui ne me seyait finalement que bien peu. Tour à tour membre d’une ONG, médecin, universitaire, j’ai pu me fondre dans le quotidien de ceux qui luttent pour leur survie ou qui s’engagent. Tromperie ? Je rejette cette idée qui m’a effleurée et tourmentée. Dépositaire de leurs confessions, de leur révolte sourde, de leurs doutes parfois, de leurs prises de position, ma dette envers eux s’apaisera dans l’écriture. J’ai le devoir de crier leurs messages qui, s’ils ne sauraient révéler qu’une part de vérité, méritent d’être fidèlement portés à ceux qui veulent les recevoir. Sans détour et relecture. Par respect et admiration.




mardi 3 mars 2009

Blast, entre stupeur et indifférence

Presque 22h, la chaleur lourde de l’après-midi s’attarde aux terrasses bondées. Attablés devant quelques bières, nous observons le rythme immuable des déambulations birmanes. Des trishaws évitent les passants, des voix d’hommes qui s’haranguent couvrent le ronronnement de la circulation encore dense dans la ruelle. L’explosion emplit l’espace, résonne longuement sur les parois défraîchies de la ville. Stupeur.

Nous nous levons d’un bond. Se pourrait n’être « qu’ » une explosion de bus de plus. Ceux-ci roulent au gaz et les accidents malheureusement ponctuent le paysage urbain. Nous contournons le jardin public qui jouxte le restaurant dans lequel nous finissions notre repas. Beaucoup de passants se sont attroupés le long des grilles, à chaque tournant je me prépare à découvrir une scène violente de souffrance et de sang. Une fumée claire se profile dans le ciel. Nous sommes dans le centre commerçant de Yangon, où la plupart des connexions de bus se réalisent et le trafic, même à cette heure et après l explosion, reste chargé. Rien, tout autour du parc. L explosion provenait de l’intérieur. L’attroupement est important, des birmans palabrent, la mine passablement inquiète. J’ose leur demander en anglais se qui se passe. « Bomb ». Je suis sceptique. Un autre se veut rassurant. Un simple problème d’installation électrique défectueuse, ce qui en soit me paraît tout aussi crédible.

Trente minutes se passent, beaucoup vaquent à leurs occupations, finissent leur thé. Indifférence. Je suis ceux qui s’approchent. Aux abords du parc, la présence militaire s’est très rapidement intensifiée, Chaque parcelle de terre est soumise à une inspection rigoureuse, photos à l’appui. Dans la ruelle qui longe le parc maintenant clos, un véhicule dont les vitres ont explosé rassemble toutes les attentions. Véhicule piégé ou puissance de la déflagration? Je sens beaucoup d’uniformes autour de moi, l’un d’eux se penche « What U doing here? ». Son téléphone sonne, je m’éclipse. Après avoir contourné le parc, je découvre que l’autre accès à la ruelle est gardé par des militaires lourdement armés. Leurs membres frêles et dégingandés leur donnent des airs de pantomimes, d’adolescents simulant un jeu guerrier dans des costumes trop larges. Les plus hauts gradés défilent, allure vive et petit canotier vert vissé sur le crâne. Je ne remarque pas de blessés. Des curieux s’amoncellent. Les habitants du quartier s’amassent aux balcons. Une explosion à Yangon ne peut être anodine. Les échoppes ferment, bien plus tôt que de normal. Tous vont probablement se terrer, du moins dans le quartier.
Retour au point de départ. Cette fois-ci l’accès que j’avais emprunté est également bouclé par une horde de militaires. Surtout ne pas traîner ici. Demain nous apportera des réponses.

samedi 21 février 2009

Rohingyas


Des nouvelles de Cecilia me rassurent quelque peu. Il arrive fréquemment que des vols surviennent dans les bus gouvernementaux, souvent perpétrés par le chauffeur ou l’équipage. De plus, elle a pu faire transférer la femme brûlée vers Mae Sot et va bientôt s’enquérir de son état. Un nouvel appareil photo en poche, je décide de quitter Bangkok au plus vite.

Route vers le Sud, Ranong. Le Lampedusa Thaï, point de chute de centaine de Rohingyas venus s’échouer sur ses plages dans les dernières semaines. En Thaïlande, l’affaire « Rohingyas » a fait la une des quotidiens. Des centaines de réfugiés, rejetés à la mer sur des bateaux sans moteur par l’armée Thaï…Le gouvernement promet de punir les coupables.
Les Rohingyas, musulmans de l’état Arakanais situé à l’Ouest de la Birmanie à la frontière avec le Bangladesh, constituent sans l’ombre d’un doute l’ethnie la plus malmenée de Birmanie. Non reconnus par le régime, ils ne peuvent posséder de carte d’identité, n’ont pas le droit de se déplacer par voie terrestre, voire même de se marier. Leur province a été vidée cette année de ses ressources pour pallier au manque de vivres qui a suivi le passage de Nargis. La situation de famine qui y est maintenant bien réelle pousse les Rohingyas à affluer par milliers au Bangladesh, en Inde et en Malaisie qu’ils tentent de rejoindre sur des embarcations de fortune. Nul doute qu’ils ne sont pas les bienvenus en Thaïlande et alimentent bien des réseaux de trafic humain.


La frontière entre Thaïlande et Birmanie me parait étonnement ouverte entre Ranong et Kawthoung, séparées uniquement par un petit bras de mer abondamment pratiqué par de nombreuses embarcations. Sur celles-ci, les birmanes se protègent du soleil derrière des parapluies colorés. Les Birmans du Sud du Tenasserim obtiennent assez aisément un visa de travail hautement contrôlé leur permettant de faire la navette entre les deux pays, comme me l’explique un jeune birman croisé sur l’un de ces bateaux. Lui néanmoins doit revenir en Birmanie tous les 15 jours et y séjourner pendant au moins 15 jours avant de retourner en Thaïlande. A 24 ans, il espère ainsi pouvoir amasser bientôt assez d’argent pour épouser sa fiancée. Le bateau s’arrête en de multiples points de contrôle sur de petites îles de l’archipel: douanes thaïlandaises, puis armée Thaïlandaise, qui joue le double rôle de contrôle de la légalité de passage de la frontière pour les birmans et de lutte contre le narcotrafic. Du côté birman, seule la police se prélasse dans sa petite cahute sur pilotis, prise ici au loin.

IDPs

Malgré l’intense activité qui caractérise Mae Sot, je peine à collecter des informations qui me sembleraient pertinentes. Une discussion avec un français directeur d’une unité de recherche d’Oxford sur la malaria détachée dans ce bout du monde m’ouvre les yeux sur ce que je pressentais déjà n’être qu’une vaste mascarade. Si je veux parler de médecine, je ne peux me contenter de ce séjour dans la ville frontière, voire simplement visiter les camps de réfugiés, où la prise en charge est maximale, mais dans lesquels les langues n’osent se délier. Il me faudra pénétrer de l’autre côté, en zone Karen.
Un auteur avait qualifié il y a quelques années les Karens de « peuple invisible ». En dépit de cette invasion étrangère à Mae Sot et de la sporadique attention médiatique qui s’y porte, ils le sont restés. Nous ne pouvons avoir d’informations sur ce qui se passe dans la zone frontière, ou black zone, que par des organisations locales, telles que le KHRG (Karen Human Rights Group) ou le KWO (Karen Women’s Organization). Ce type d’organisation procède par collecte de différents témoignages, précieux et rares, mais de fait ne livre qu’une vision partielle et engagée de la problématique. Une seule facette de la partie émergée de l’iceberg…

Cecilia, une jeune australienne, effectue des recherches pour une thèse sur la sécurité des enfants en zone de conflits. Arrivées en même temps, nous avons rapidement sympathisé. J’apprécie son point de vue réfléchi qui nourrit le mien. Nous nous informons régulièrement de l’avancée de nos interviews respectives, échangeons des contacts. Elle me propose de l’accompagner de l’autre côté de la frontière, dans un village d’IDPs (Internally Displaced Person, cf. le post Mae Sot). Le risque existe, à vrai dire surtout pour le migrant Karen qui accepte de nous faire passer la rivière illégalement…sans parler des mines anti-personnelles. Cependant Cecilia accepte d’y aller, enceinte de 5 mois et avec son petit garçon de 2 ans.

Dans le minibus qui nous conduit au village d’où nous traverserons la rivière, beaucoup de birmans las et hagards, entassés, assis à même le sol, nous fixent de leurs yeux interrogateurs. Magnifiquement revêtus de leur fierté nationale, ils arborent longyi pour les hommes et tanaka pour les femmes, cette poudre d’écorce utilisée comme fard à joue. Ils scrutent régulièrement, inquiets, la route devant nous. Tout à coup, sans raison apparente, le minibus s’arrête et tous sautent à terre pour s’enfoncer dans la forêt. Notre guide nous explique que ce sont des réfugiés birmans vivant dans les camps. A ce point du récit, il me faut clarifier la différence entre réfugiés et migrants illégaux. Ces derniers vivent (semi)-clandestinement à Mae Sot ou dans ses environs et travaillent pour la plupart dans des usines. Les réfugiés quant à eux, vivent dans des camps qu’ils n’ont théoriquement pas le droit de quitter, sous la surveillance de l’armée Thaï. Certains prennent pourtant le risque d’être renvoyés en Birmanie en venant travailler pour 15 jours ou un mois dans les usines de Mae Sot, emmenant avec eux leurs enfants et déjouant les gardes pour s’échapper des camps et y retourner. A peine quelques minutes après la fuite des réfugiés, nous passons un check-point marquant l’entrée de la zone surveillée entourant le camp. Le camp, s’étirant à flanc de colline, vit et respire comme n’importe quel village birman. Les maisons de bambou sur pilotis me rappellent celles du lac Inle, les marchés matinaux s’animent aux portes des barbelés où se pressent des enfants souriants. Le temps de la vie se déroule lentement depuis plus de vingt ans dans les allées boueuses du camp qui ne devait au départ qu’être une situation provisoire au problème des réfugiés.

Un peu plus loin nous traversons la rivière sur une pirogue instable où flotte tapageusement le drapeau Karen. En arrivant en territoire illégal, on nous prie de suivre les pas d’un enfant. En effet, afin de protéger leur territoire de l‘armée birmane, les soldats du KNLA ont planté des mines partout dans la zone. Chaque habitant a reçu des instructions très précises sur les chemins exemptes de danger. Malheureusement certains oublient…Au détour d’une clairière, s’alignent plusieurs bâtiments grouillant d’enfants. Une missionnaire baptiste américaine passablement exaltée et qui vit là illégalement depuis plusieurs années en renouvelant son visa Thaï tous les 15 jours à la frontière à Mae Sot nous explique que cette école a été fondée voilà quatre ans pour des enfants ayant perdu au moins l’un de leurs parents lors d’une attaque du SPDC. La plupart ont vu leurs proches mourir sous leurs yeux, puis ont été abandonnés et pourtant ils chahutent autour de nous avec toutes la naïveté de leurs jeunes années. Une petite me prend la main et me conduit dans une cabane où résonnent des cris d’enfants. Lors de son dernier déplacement, leur « Momo » leur a rapporté des ballons de baudruches. Aux anges, ils s’amusent à les faire siffler. Câline, ma petite compagne se blottit contre moi, pendant que je prends des photos de ces visages souriants mêlés de ballons de toutes les couleurs. Je sens bien que cette petite qui n’a guère que 4 ou 5 ans n’est pas comme les autres. Elle ne court pas après les ballons mais s’accroche désespérément à ma taille. Qui sait les images qu’elle a devant les yeux lorsqu’elle ferme les paupières? Et qui ici pourra l’aider à les effacer? Le petit Johan, le fils de Cecilia, joue avec les enfants qui l’ont adopté. Assis au milieu d’eux, le plus petit, il attire toutes les attentions et répond de bon cœur à leurs sourires. Bientôt il retrouvera les bras et les baisers de sa mère.
Je laisse Cecilia et son interprète interviewer les enfants et m’enfonce dans la forêt avec un autre guide pour aller découvrir une « clinique » située un peu plus loin.

Le sentier longe plusieurs habitations éparses. Dans l’une d’elles où l’on me fait pénétrer, je découvre avec stupeur une réunion du KNLA présidée par le général de bataillon. Tout au plus 5 ou 6 hommes en uniforme, mitraillette à la main, qui posent tout sourire pour moi. Je n’imaginais pas tout de même que l’armée fût à ce point décimée qu’elle doive se terrer dans des cahutes, au milieu des femmes et des enfants. La clinique n’est qu’un bloc de bambou un peu plus grand que les autres, une trentaine de mètres carrés tout au plus. Le « medic », responsable de l’endroit, me reçoit avec fierté. C’est un local qui me dit avoir reçu 6 mois de formation médicale. Il exhibe le pauvre microscope qu’il utilise pour le diagnostic de la malaria, aussi ancien que Pasteur. Néanmoins, étant donné la fréquence de la maladie, j’estime que cela ne doit pas vraiment gêner la détection qui doit être assez aisée. Maintenant de là à aller déterminer la souche en présence…Je demande à voir son stock de médicaments. Tout est là sur une table en plein soleil, à une température avoisinant les 35 ou 40 °C. Un peu de désinfectant, de l’amoxicilline, de la doxycycline avec laquelle il « traite » les patients atteints de malaria. Les souches les plus dangereuses de la planète se localisent à la frontière Thaïlande-birmane, la malaria y constitue la première cause de mortalité et des traitements non appropriés augmentent le risque de résistance à tout futur traitement. Je comprends l’inquiétude du Dr. Nosten rencontré à Mae Sot…
Rien de plus, pour 12 villages et près de 500 à 1000 patients potentiels. Le medic me confie ne pas avoir de réserves. Parfois des amis passent et donnent des médicaments, mais cela fait si longtemps. Il épuise en ce moment ses dernières gélules.
Les cas de tuberculose sont légions, mais n’ayant pas les moyens de les soigner, il se contente de fournir un masque aux patients et de leur conseiller de traverser la rivière pour rejoindre Mae Sot. De même, les blessés ayant sauté sur une mine ne reçoivent qu’un simple garrot. Nulle organisation étrangère n’est autorisée à travailler de ce côté de la frontière. Le voyage jusqu’à Mae Sot est incertain, il faut avoir les moyens de payer le bus et courir le risque d’être arrêté par les Thaïs. Il ne sait jamais ce qu’il advient des patients qu’il envoie là-bas.
Une femme prostrée sur un lit survit péniblement, la chair du bras et du côté droit affreusement boursouflée, brûlée jusqu’à dégager une odeur entêtante. Voilà deux ans que les soldats ont emmené son mari en camp de travaux forcés et tué ses enfants. Ils sont revenus, semant le feu sur leur passage. Elle n’a plus personne et certainement pas les moyens de payer son passage de la frontière. Ses yeux vitreux errent, elle n’émet aucun gémissement lorsque le medic la bouscule sans ménagement pour me montrer ses plaies.

Sous le choc de ce que j’ai vu, de l’enfer que je quitte aussi facilement qu’un songe, je fais défiler mes photographies. Avec Cecilia, nous décidons de tenter quelque chose en rentrant chez nous. Des médicaments, un réfrigérateur alimenté par un panneau solaire…Dans le bus de nuit qui me ramène vers Bangkok d’où je regagnerai la Birmanie, ces images m’empêchent de trouver le sommeil. Nous passons un premier check-point, un autre. Il me semble que je m’assoupis. Lorsque j’ouvre les yeux, mon réflex a disparu, avec toutes les cartes mémoire sur lesquelles j’avais stocké les photos de Mae Sot. On dit que cette frontière grouille d’espions à la solde du SPDC. Simple vol, ou subtilisation? L’angoisse m’envahit, je n’avais pas eu le temps de trier toutes les photos, beaucoup montrent des visages de migrants illégaux…

vendredi 20 février 2009

Mae Sot


La Birmanie est un pays riche. Riche en ressources précieuses, rubis, teck, gaz et pétrole, en enjeux géostratégiques importants, elle voit les plus grandes puissances mondiales, USA et Chine, s’affronter pour le contrôle de son destin dans ce simulacre de conseil de sécurité. Riche en peuples, en cultures, avec plus de 100 ethnies différentes, elle les a acculées pour la plupart aux zones frontières instables. Riche en révoltes…

Redoutant le discours unilatéral et l’engourdissement à Yangon, je m’envole via la Thaïlande vers Mae Sot, à la frontière de l’état Karen, à l’Est de la Birmanie. L’Histoire de la rebellion de ce peuple remonte au moins à la période coloniale. Alliés des Anglais qui leur avaient promis l’indépendance pendant la seconde guerre mondiale, il vit toujours sous le joug du régime birman. Une des minorités les plus persécutées de Birmanie, c’est aussi la plus revendicatrice. Des conflits armés y opposeraient encore soldats birmans et forces rebelles du KNLA (Karen National Liberation Army), branche armée du KNU (Karen National Union). Dans les faits, la révolte panse avec difficultés ses multiples plaies.
La division s’est emparée de ce peuple, opposant bouddhistes et chrétiens évangélisés par les étrangers. Ces derniers, largement pourchassés par le SPDC (State Peace and Developement Council, la junte au pouvoir), s’entassent dans la jungle, en bordure du fleuve Thaungyin Myit. La description de la situation serait malgré tout trop réductrice si je n’évoquais le fait que des Karens bouddhistes peuvent être eux aussi pourchassés. Ces réfugiés, un peu plus nombreux à chacune des attaques armées au cours desquelles les villages sont brûlés, les hommes envoyés en camps de travaux forcés, les femmes violées et les enfants massacrés, constituent une masse mouvante connue dans la région sous le nom de IDP (Internally Displaced Persons), même si le régime nie leur existence. Leur nombre est évalué actuellement à plusieurs millions par diverses associations militant pour le respect des droits de l’homme.
Soi-disant sous la protection du KNU, ils regardent impuissants les vaines tentatives de révolte de quelques bataillons de petites dizaines d’hommes incapables aujourd’hui de donner l’illusion d’une résistance véritablement active ( pour avoir une idée du folklore associé au KNLA, voir le blog de mes amis américains Steff et Ben. Lisez le post sur le 60e anniversaire du KNU, mais attention à la propagande!).
De l’autre côté des chaines de montagnes, le DKBA bouddhiste (Democratic Karen Buddhist Army), en cessez-le-feu avec le SPDC, contrôle une large zone du territoire Karen et dispose des pleins droits pour attaquer, piller, violer et tuer ses propres frères Karen encore non soumis. Certains membres d’ONG m’ont même confié que le régime birman utiliserait la rebellion Karen déchue comme prétexte à ses dépenses militaires astronomiques, ainsi justifiées par des descentes régulières dans des villages abritant d’hypothétiques poches de résistance. Afin d’étouffer le KNU, l’armée birmane a mis en place depuis quelques années une politique sournoise de « four cut Policy ». Il s’agit de priver les villageois de vivres, de moyens humains, de fonds et d’information. J’arrive à Mae Sot avec l’idée d’écrire un article soutenant la thèse qu’il faudrait ajouter à cela la privation de soins médicaux comme moyens de pression sur la population. Je m’attends à trouver un village misérable en bordure de jungle, entouré de camps de réfugiés. Ce que je découvre dépasse l’entendement.

En y pénétrant par un check-point de l’armée Thaï, on découvre en Mae Sot une ville industrieuse, grouillante, prospère sous bien des aspects. Dans l’auberge que l’on m’a conseillée, s’affairent devant leurs claviers nombre d’étrangers, pour la plupart américains, humanitaires, militants des droits de l’homme, professeurs, doctorants en sciences politiques. La majeure partie d'entre eux ignore tout de la situation interne actuelle de la Birmanie. A les écouter, la peur règne partout, les gens se terrent dans le silence, aucune communication par internet n’est possible, aucun n’enfant n’est scolarisé. Des journalistes de CNN, passée la représentation du 60e anniversaire du KNU, viennent de quitter les lieux après deux jours de prises de vue. Ils ne manqueront pas de ramener de leur expédition des images qui accréditeront le message que leurs rédactions veulent faire passer au bon peuple américain sur la valeur du boycott imposé par leur pays à cette dictature sanguinaire qu’est la Birmanie. Je rencontre même un moine birman exilé, instigateur de la révolte de sept 07, qui distille chaque soir sa bonne parole. La propagande KNU a pignon sur rue, jusque dans un restaurant tenu par un ancien garde du corps de Aung San Suu Kyi, où s’exposent de nombreux portraits de chefs rebelles au milieu d’images du Che. La mise en scène me paraît grotesque et grossière.


Mae Sot devient par-dessus tout une ville qui s’enrichit du commerce des réfugiés et migrants. Ceux-ci viennent grossir par centaines de milliers les rangs des travailleurs illégaux dans des usines tenues par des Thaï où ils gagnent environ 700 baths par mois (environ 20 euros). La gestion des camps de réfugiés (ils sont au nombre de trois autour de Mae Sot) constitue un commerce en plein essor, attirant une multitude d’ONG. Les Thaï ont bien compris l’intérêt de cette manne providentielle et ont créée de toute pièce une ville presque occidentale, restaurants italiens et wifi à volonté. Tous ces locaux roulent en 4*4 de luxe, dans une ville pourtant peuplée à 70% de migrants birmans illégaux infiniment miséreux.


D’ailleurs la frontière est largement ouverte et l’on peut voir chaque jour des bouées pleines de birmans traverser le fleuve séparant les deux pays, sous les yeux de soldats thaïlandais apathiques. Ils s’entassent pour la plupart dans une sorte de bidonville en bordure de fleuve, ont même leur propre marché birman installé sur la berge thaïlandaise. En ville la police veille mollement aux déambulations de ces illégaux, on devine la corruption qui règne entre certains patrons d’usine et les autorités. Pour la forme, quelques émigrés clandestins croupissent cependant derrière des barreaux en plein air, en attendant leur réexpédition en Birmanie. Mae Sot est un microcosme, une zone de non droit qui prend fin à quelques kilomètres de là au niveau des multiples check-points Thaï empêchant la circulation des clandestins vers Tak, la ville la plus proche.

Que dire de ces multiples organisations qui peuplent la ville? Si le retrait pur et simple de l’aide, comme ce qui a été vu en 2005 avec le départ du fond mondial pour la lutte contre le Sida, la malaria et la tuberculose, est éthiquement et épidémiologiquement intolérable, la profusion de propagande à cette frontière ne sert finalement que des intérêts somme toute politiques et peine à réellement évaluer et subvenir aux besoins de la population déplacée. D’un coté, les organisations internationales que j’ai rencontrées ignorent tout de ce qui se passe juste de l’autre coté de la frontière, se focalisant sur les camps de réfugiés. De l’autre les militants locaux font passer leurs intérêts avant la prise en charge et ne ciblent que les populations de leurs factions. Je ne détaillerai pas ici la situation médicale pourtant particulièrement flagrante (dans l’optique de rédiger ensuite ce fameux papier), mais la situation est également cocasse en ce qui concerne l’éducation. Les ONG en sont à se disputer des parts dans l’aide à des écoles pour orphelins et réfugiés, et tentent de développer des réseaux de « resettlement » à l étranger, vers des pays comme les USA ou l’Australie via l’obtention de grants par des universités. Les pauvres enfants en sont réduits à devoir apprendre jusqu’à 5 langues (Birman, Karen, Thaï, Anglais, Français), dans l’espoir de décrocher ce type de bourses. En discutant avec eux, je me rends compte qu’aucun d’eux ne veut partir aussi loin. Très nationalistes, ils veulent rentrer dans leur pays. D’ailleurs jusqu’à présent, ce sont essentiellement quelques rares professeurs Karen qui ont pu bénéficier de ce resettlement. En classe, à la question « Que veux-tu faire plus tard? », les élèves les plus faibles qui ne peuvent que répéter en ânonnant des mots entendus quelques minutes plus tôt répondent: « Médecin ou ingénieur » sans même en comprendre le sens. Le sourire rusé aux lèvres, l’élève le plus doué de la classe rétorque: « Je veux être président de la République ».