samedi 21 février 2009

IDPs

Malgré l’intense activité qui caractérise Mae Sot, je peine à collecter des informations qui me sembleraient pertinentes. Une discussion avec un français directeur d’une unité de recherche d’Oxford sur la malaria détachée dans ce bout du monde m’ouvre les yeux sur ce que je pressentais déjà n’être qu’une vaste mascarade. Si je veux parler de médecine, je ne peux me contenter de ce séjour dans la ville frontière, voire simplement visiter les camps de réfugiés, où la prise en charge est maximale, mais dans lesquels les langues n’osent se délier. Il me faudra pénétrer de l’autre côté, en zone Karen.
Un auteur avait qualifié il y a quelques années les Karens de « peuple invisible ». En dépit de cette invasion étrangère à Mae Sot et de la sporadique attention médiatique qui s’y porte, ils le sont restés. Nous ne pouvons avoir d’informations sur ce qui se passe dans la zone frontière, ou black zone, que par des organisations locales, telles que le KHRG (Karen Human Rights Group) ou le KWO (Karen Women’s Organization). Ce type d’organisation procède par collecte de différents témoignages, précieux et rares, mais de fait ne livre qu’une vision partielle et engagée de la problématique. Une seule facette de la partie émergée de l’iceberg…

Cecilia, une jeune australienne, effectue des recherches pour une thèse sur la sécurité des enfants en zone de conflits. Arrivées en même temps, nous avons rapidement sympathisé. J’apprécie son point de vue réfléchi qui nourrit le mien. Nous nous informons régulièrement de l’avancée de nos interviews respectives, échangeons des contacts. Elle me propose de l’accompagner de l’autre côté de la frontière, dans un village d’IDPs (Internally Displaced Person, cf. le post Mae Sot). Le risque existe, à vrai dire surtout pour le migrant Karen qui accepte de nous faire passer la rivière illégalement…sans parler des mines anti-personnelles. Cependant Cecilia accepte d’y aller, enceinte de 5 mois et avec son petit garçon de 2 ans.

Dans le minibus qui nous conduit au village d’où nous traverserons la rivière, beaucoup de birmans las et hagards, entassés, assis à même le sol, nous fixent de leurs yeux interrogateurs. Magnifiquement revêtus de leur fierté nationale, ils arborent longyi pour les hommes et tanaka pour les femmes, cette poudre d’écorce utilisée comme fard à joue. Ils scrutent régulièrement, inquiets, la route devant nous. Tout à coup, sans raison apparente, le minibus s’arrête et tous sautent à terre pour s’enfoncer dans la forêt. Notre guide nous explique que ce sont des réfugiés birmans vivant dans les camps. A ce point du récit, il me faut clarifier la différence entre réfugiés et migrants illégaux. Ces derniers vivent (semi)-clandestinement à Mae Sot ou dans ses environs et travaillent pour la plupart dans des usines. Les réfugiés quant à eux, vivent dans des camps qu’ils n’ont théoriquement pas le droit de quitter, sous la surveillance de l’armée Thaï. Certains prennent pourtant le risque d’être renvoyés en Birmanie en venant travailler pour 15 jours ou un mois dans les usines de Mae Sot, emmenant avec eux leurs enfants et déjouant les gardes pour s’échapper des camps et y retourner. A peine quelques minutes après la fuite des réfugiés, nous passons un check-point marquant l’entrée de la zone surveillée entourant le camp. Le camp, s’étirant à flanc de colline, vit et respire comme n’importe quel village birman. Les maisons de bambou sur pilotis me rappellent celles du lac Inle, les marchés matinaux s’animent aux portes des barbelés où se pressent des enfants souriants. Le temps de la vie se déroule lentement depuis plus de vingt ans dans les allées boueuses du camp qui ne devait au départ qu’être une situation provisoire au problème des réfugiés.

Un peu plus loin nous traversons la rivière sur une pirogue instable où flotte tapageusement le drapeau Karen. En arrivant en territoire illégal, on nous prie de suivre les pas d’un enfant. En effet, afin de protéger leur territoire de l‘armée birmane, les soldats du KNLA ont planté des mines partout dans la zone. Chaque habitant a reçu des instructions très précises sur les chemins exemptes de danger. Malheureusement certains oublient…Au détour d’une clairière, s’alignent plusieurs bâtiments grouillant d’enfants. Une missionnaire baptiste américaine passablement exaltée et qui vit là illégalement depuis plusieurs années en renouvelant son visa Thaï tous les 15 jours à la frontière à Mae Sot nous explique que cette école a été fondée voilà quatre ans pour des enfants ayant perdu au moins l’un de leurs parents lors d’une attaque du SPDC. La plupart ont vu leurs proches mourir sous leurs yeux, puis ont été abandonnés et pourtant ils chahutent autour de nous avec toutes la naïveté de leurs jeunes années. Une petite me prend la main et me conduit dans une cabane où résonnent des cris d’enfants. Lors de son dernier déplacement, leur « Momo » leur a rapporté des ballons de baudruches. Aux anges, ils s’amusent à les faire siffler. Câline, ma petite compagne se blottit contre moi, pendant que je prends des photos de ces visages souriants mêlés de ballons de toutes les couleurs. Je sens bien que cette petite qui n’a guère que 4 ou 5 ans n’est pas comme les autres. Elle ne court pas après les ballons mais s’accroche désespérément à ma taille. Qui sait les images qu’elle a devant les yeux lorsqu’elle ferme les paupières? Et qui ici pourra l’aider à les effacer? Le petit Johan, le fils de Cecilia, joue avec les enfants qui l’ont adopté. Assis au milieu d’eux, le plus petit, il attire toutes les attentions et répond de bon cœur à leurs sourires. Bientôt il retrouvera les bras et les baisers de sa mère.
Je laisse Cecilia et son interprète interviewer les enfants et m’enfonce dans la forêt avec un autre guide pour aller découvrir une « clinique » située un peu plus loin.

Le sentier longe plusieurs habitations éparses. Dans l’une d’elles où l’on me fait pénétrer, je découvre avec stupeur une réunion du KNLA présidée par le général de bataillon. Tout au plus 5 ou 6 hommes en uniforme, mitraillette à la main, qui posent tout sourire pour moi. Je n’imaginais pas tout de même que l’armée fût à ce point décimée qu’elle doive se terrer dans des cahutes, au milieu des femmes et des enfants. La clinique n’est qu’un bloc de bambou un peu plus grand que les autres, une trentaine de mètres carrés tout au plus. Le « medic », responsable de l’endroit, me reçoit avec fierté. C’est un local qui me dit avoir reçu 6 mois de formation médicale. Il exhibe le pauvre microscope qu’il utilise pour le diagnostic de la malaria, aussi ancien que Pasteur. Néanmoins, étant donné la fréquence de la maladie, j’estime que cela ne doit pas vraiment gêner la détection qui doit être assez aisée. Maintenant de là à aller déterminer la souche en présence…Je demande à voir son stock de médicaments. Tout est là sur une table en plein soleil, à une température avoisinant les 35 ou 40 °C. Un peu de désinfectant, de l’amoxicilline, de la doxycycline avec laquelle il « traite » les patients atteints de malaria. Les souches les plus dangereuses de la planète se localisent à la frontière Thaïlande-birmane, la malaria y constitue la première cause de mortalité et des traitements non appropriés augmentent le risque de résistance à tout futur traitement. Je comprends l’inquiétude du Dr. Nosten rencontré à Mae Sot…
Rien de plus, pour 12 villages et près de 500 à 1000 patients potentiels. Le medic me confie ne pas avoir de réserves. Parfois des amis passent et donnent des médicaments, mais cela fait si longtemps. Il épuise en ce moment ses dernières gélules.
Les cas de tuberculose sont légions, mais n’ayant pas les moyens de les soigner, il se contente de fournir un masque aux patients et de leur conseiller de traverser la rivière pour rejoindre Mae Sot. De même, les blessés ayant sauté sur une mine ne reçoivent qu’un simple garrot. Nulle organisation étrangère n’est autorisée à travailler de ce côté de la frontière. Le voyage jusqu’à Mae Sot est incertain, il faut avoir les moyens de payer le bus et courir le risque d’être arrêté par les Thaïs. Il ne sait jamais ce qu’il advient des patients qu’il envoie là-bas.
Une femme prostrée sur un lit survit péniblement, la chair du bras et du côté droit affreusement boursouflée, brûlée jusqu’à dégager une odeur entêtante. Voilà deux ans que les soldats ont emmené son mari en camp de travaux forcés et tué ses enfants. Ils sont revenus, semant le feu sur leur passage. Elle n’a plus personne et certainement pas les moyens de payer son passage de la frontière. Ses yeux vitreux errent, elle n’émet aucun gémissement lorsque le medic la bouscule sans ménagement pour me montrer ses plaies.

Sous le choc de ce que j’ai vu, de l’enfer que je quitte aussi facilement qu’un songe, je fais défiler mes photographies. Avec Cecilia, nous décidons de tenter quelque chose en rentrant chez nous. Des médicaments, un réfrigérateur alimenté par un panneau solaire…Dans le bus de nuit qui me ramène vers Bangkok d’où je regagnerai la Birmanie, ces images m’empêchent de trouver le sommeil. Nous passons un premier check-point, un autre. Il me semble que je m’assoupis. Lorsque j’ouvre les yeux, mon réflex a disparu, avec toutes les cartes mémoire sur lesquelles j’avais stocké les photos de Mae Sot. On dit que cette frontière grouille d’espions à la solde du SPDC. Simple vol, ou subtilisation? L’angoisse m’envahit, je n’avais pas eu le temps de trier toutes les photos, beaucoup montrent des visages de migrants illégaux…

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