jeudi 7 mai 2009

Nargis, un an après

A regarder la ville respirer, virevoltante et grouillante d’activités humaines, comme toutes les villes birmanes, l’on peine à croire qu’il y a tout juste un an la pire catastrophe naturelle de l’histoire du pays s’abattait sur ses habitants. Nargis, le cyclone meurtrier et ses 140000 morts et 2,5 millions de sinistrés.

Pyapon, pourtant durement touchée, exhibe sa sérénité retrouvée, au détour de ses ruelles de terre. Les installations électriques y ont été vite réparées et offrent aujourd’hui un service aussi bon que sur l’ensemble du pays, guère plus de quelques heures par jour. Près du bassin central, les porteurs d’eau se pressent pour aller vendre alentour cette eau à peine potable devenue hors de prix depuis que beaucoup d’entre eux ont été emportés par le désastre et que la vague a rendu insalubre les réserves des villages. Sur le marché dont les étals regorgent à nouveau de marchandises, les discussions vont bon train. Le gouvernement pourrait interdire la pêche en mer à l’approche de la période des cyclones. Vraie rumeur ou peur refoulée refaisant surface en ce funeste anniversaire ?



Plus loin, Bogalay, ville sinistrée du centre du Delta de l’Irrawaddy, poste relai de toutes les initiatives humanitaires, locales ou internationales, bat à un rythme effréné et sans pudeur. Les échanges commerciaux y ont repris bien vite. Avec l’arrivée des étrangers, les prix ont grimpé, comme le confie le gardien d’une maison d’ONG. Ici le loyer a dépassé les 1200 dollars, certains ont su profiter de la crise. La location d’un bateau pour la journée peut dépasser les 100, 150 dollars. Sur l’artère principale, des panneaux exhibent les photos des villages modèles bâtis à la hâte par le gouvernement et ses alliés industriels locaux pour donner le change, le monastère flambant neuf arbore le logo d’une entreprise trop proche du pouvoir. Au « Nargis cafe », panneau idyllique de mer douce sur fond de sable fin, les birmans sirotent leur traditionnel thé, presque indécemment.



A l’aube, en naviguant sur cette rivière brune qui descend de Bogalay à l’embouchure du Delta, les fantômes de Nargis surgissent de la brume. Loin déjà de la ville, les pêcheurs glissent de loin en loin leur pagaie dans l’eau calme, moins nombreux qu’avant la catastrophe. Beaucoup sont morts, les autres ont perdu leurs bateaux, même si dans les villages la solidarité a pris le pas et que la construction de nouvelles embarcations à laquelle s’ajoutent les distributions de matériel des programmes d’aide ont permis de relancer en partie les activités. Sur les rives grasses, limoneuses, s’alignent les baraques des rescapés, stigmates de la violence du choc. Des cabanes branlantes recouvertes de bâches bleues de l’aide d’urgence, abris de fortune que l’on peine à croire assez résistants pour la saison des pluies qui se profile.



Dans ces villages excentrés, si l’aide d’urgence est arrivée, les besoins restent criants. Ils se lisent sur les visages pourtant souriants de cette population que l’on dit si résiliente. Dès que l’on accoste, les villageois se précipitent à notre rencontre, qui pour nous montrer une maison en reconstruction par les hommes du village, qui une mare nauséabonde où l’on s’approvisionne en eau en espérant mieux pour bientôt, qui les vestiges de pagodes emportées. Partout l’on fait le compte des morts. Pas avec des lamentations, mais pour nous prouver comment malgré tout, l’on a pu se relever de tout cela. Les cultivateurs de riz s’inquiètent pour les récoltes, avec ces mauvaises graines, mal adaptées, qui ont été distribuées par le gouvernement, les sols lessivés saturés de sel, les animaux de labour disparus. En lisière des villages, les habitants les plus pauvres, qui ne possédaient pas d’outil de travail avant même le cyclone, se désolent. Eux qui trouvaient à s’employer comme travailleurs journaliers, en mer ou dans les champs, peinent aujourd’hui à joindre les deux bouts. Les « riches » propriétaires sont aussi frappés par cette crise, comment pourraient-ils leur offrir des emplois ? Tous se sont endettés pour subvenir à leurs besoins quotidiens, mais ceux-là ont peur maintenant d’être sommés de quitter les terres qu’ils louent. Ils ont des bouches en plus à nourrir, avec les enfants orphelins qu’ils ont recueillis après la catastrophe. Mais déjà, alors que nous parlons, ces enfants courent vers le centre du village. C’est l’heure de la séance de cinéma, une cahute de bambou recouverte d’affiches criardes, un petit écran de télévision. L’insouciance n’a pas de prix.