samedi 21 février 2009

Rohingyas


Des nouvelles de Cecilia me rassurent quelque peu. Il arrive fréquemment que des vols surviennent dans les bus gouvernementaux, souvent perpétrés par le chauffeur ou l’équipage. De plus, elle a pu faire transférer la femme brûlée vers Mae Sot et va bientôt s’enquérir de son état. Un nouvel appareil photo en poche, je décide de quitter Bangkok au plus vite.

Route vers le Sud, Ranong. Le Lampedusa Thaï, point de chute de centaine de Rohingyas venus s’échouer sur ses plages dans les dernières semaines. En Thaïlande, l’affaire « Rohingyas » a fait la une des quotidiens. Des centaines de réfugiés, rejetés à la mer sur des bateaux sans moteur par l’armée Thaï…Le gouvernement promet de punir les coupables.
Les Rohingyas, musulmans de l’état Arakanais situé à l’Ouest de la Birmanie à la frontière avec le Bangladesh, constituent sans l’ombre d’un doute l’ethnie la plus malmenée de Birmanie. Non reconnus par le régime, ils ne peuvent posséder de carte d’identité, n’ont pas le droit de se déplacer par voie terrestre, voire même de se marier. Leur province a été vidée cette année de ses ressources pour pallier au manque de vivres qui a suivi le passage de Nargis. La situation de famine qui y est maintenant bien réelle pousse les Rohingyas à affluer par milliers au Bangladesh, en Inde et en Malaisie qu’ils tentent de rejoindre sur des embarcations de fortune. Nul doute qu’ils ne sont pas les bienvenus en Thaïlande et alimentent bien des réseaux de trafic humain.


La frontière entre Thaïlande et Birmanie me parait étonnement ouverte entre Ranong et Kawthoung, séparées uniquement par un petit bras de mer abondamment pratiqué par de nombreuses embarcations. Sur celles-ci, les birmanes se protègent du soleil derrière des parapluies colorés. Les Birmans du Sud du Tenasserim obtiennent assez aisément un visa de travail hautement contrôlé leur permettant de faire la navette entre les deux pays, comme me l’explique un jeune birman croisé sur l’un de ces bateaux. Lui néanmoins doit revenir en Birmanie tous les 15 jours et y séjourner pendant au moins 15 jours avant de retourner en Thaïlande. A 24 ans, il espère ainsi pouvoir amasser bientôt assez d’argent pour épouser sa fiancée. Le bateau s’arrête en de multiples points de contrôle sur de petites îles de l’archipel: douanes thaïlandaises, puis armée Thaïlandaise, qui joue le double rôle de contrôle de la légalité de passage de la frontière pour les birmans et de lutte contre le narcotrafic. Du côté birman, seule la police se prélasse dans sa petite cahute sur pilotis, prise ici au loin.

IDPs

Malgré l’intense activité qui caractérise Mae Sot, je peine à collecter des informations qui me sembleraient pertinentes. Une discussion avec un français directeur d’une unité de recherche d’Oxford sur la malaria détachée dans ce bout du monde m’ouvre les yeux sur ce que je pressentais déjà n’être qu’une vaste mascarade. Si je veux parler de médecine, je ne peux me contenter de ce séjour dans la ville frontière, voire simplement visiter les camps de réfugiés, où la prise en charge est maximale, mais dans lesquels les langues n’osent se délier. Il me faudra pénétrer de l’autre côté, en zone Karen.
Un auteur avait qualifié il y a quelques années les Karens de « peuple invisible ». En dépit de cette invasion étrangère à Mae Sot et de la sporadique attention médiatique qui s’y porte, ils le sont restés. Nous ne pouvons avoir d’informations sur ce qui se passe dans la zone frontière, ou black zone, que par des organisations locales, telles que le KHRG (Karen Human Rights Group) ou le KWO (Karen Women’s Organization). Ce type d’organisation procède par collecte de différents témoignages, précieux et rares, mais de fait ne livre qu’une vision partielle et engagée de la problématique. Une seule facette de la partie émergée de l’iceberg…

Cecilia, une jeune australienne, effectue des recherches pour une thèse sur la sécurité des enfants en zone de conflits. Arrivées en même temps, nous avons rapidement sympathisé. J’apprécie son point de vue réfléchi qui nourrit le mien. Nous nous informons régulièrement de l’avancée de nos interviews respectives, échangeons des contacts. Elle me propose de l’accompagner de l’autre côté de la frontière, dans un village d’IDPs (Internally Displaced Person, cf. le post Mae Sot). Le risque existe, à vrai dire surtout pour le migrant Karen qui accepte de nous faire passer la rivière illégalement…sans parler des mines anti-personnelles. Cependant Cecilia accepte d’y aller, enceinte de 5 mois et avec son petit garçon de 2 ans.

Dans le minibus qui nous conduit au village d’où nous traverserons la rivière, beaucoup de birmans las et hagards, entassés, assis à même le sol, nous fixent de leurs yeux interrogateurs. Magnifiquement revêtus de leur fierté nationale, ils arborent longyi pour les hommes et tanaka pour les femmes, cette poudre d’écorce utilisée comme fard à joue. Ils scrutent régulièrement, inquiets, la route devant nous. Tout à coup, sans raison apparente, le minibus s’arrête et tous sautent à terre pour s’enfoncer dans la forêt. Notre guide nous explique que ce sont des réfugiés birmans vivant dans les camps. A ce point du récit, il me faut clarifier la différence entre réfugiés et migrants illégaux. Ces derniers vivent (semi)-clandestinement à Mae Sot ou dans ses environs et travaillent pour la plupart dans des usines. Les réfugiés quant à eux, vivent dans des camps qu’ils n’ont théoriquement pas le droit de quitter, sous la surveillance de l’armée Thaï. Certains prennent pourtant le risque d’être renvoyés en Birmanie en venant travailler pour 15 jours ou un mois dans les usines de Mae Sot, emmenant avec eux leurs enfants et déjouant les gardes pour s’échapper des camps et y retourner. A peine quelques minutes après la fuite des réfugiés, nous passons un check-point marquant l’entrée de la zone surveillée entourant le camp. Le camp, s’étirant à flanc de colline, vit et respire comme n’importe quel village birman. Les maisons de bambou sur pilotis me rappellent celles du lac Inle, les marchés matinaux s’animent aux portes des barbelés où se pressent des enfants souriants. Le temps de la vie se déroule lentement depuis plus de vingt ans dans les allées boueuses du camp qui ne devait au départ qu’être une situation provisoire au problème des réfugiés.

Un peu plus loin nous traversons la rivière sur une pirogue instable où flotte tapageusement le drapeau Karen. En arrivant en territoire illégal, on nous prie de suivre les pas d’un enfant. En effet, afin de protéger leur territoire de l‘armée birmane, les soldats du KNLA ont planté des mines partout dans la zone. Chaque habitant a reçu des instructions très précises sur les chemins exemptes de danger. Malheureusement certains oublient…Au détour d’une clairière, s’alignent plusieurs bâtiments grouillant d’enfants. Une missionnaire baptiste américaine passablement exaltée et qui vit là illégalement depuis plusieurs années en renouvelant son visa Thaï tous les 15 jours à la frontière à Mae Sot nous explique que cette école a été fondée voilà quatre ans pour des enfants ayant perdu au moins l’un de leurs parents lors d’une attaque du SPDC. La plupart ont vu leurs proches mourir sous leurs yeux, puis ont été abandonnés et pourtant ils chahutent autour de nous avec toutes la naïveté de leurs jeunes années. Une petite me prend la main et me conduit dans une cabane où résonnent des cris d’enfants. Lors de son dernier déplacement, leur « Momo » leur a rapporté des ballons de baudruches. Aux anges, ils s’amusent à les faire siffler. Câline, ma petite compagne se blottit contre moi, pendant que je prends des photos de ces visages souriants mêlés de ballons de toutes les couleurs. Je sens bien que cette petite qui n’a guère que 4 ou 5 ans n’est pas comme les autres. Elle ne court pas après les ballons mais s’accroche désespérément à ma taille. Qui sait les images qu’elle a devant les yeux lorsqu’elle ferme les paupières? Et qui ici pourra l’aider à les effacer? Le petit Johan, le fils de Cecilia, joue avec les enfants qui l’ont adopté. Assis au milieu d’eux, le plus petit, il attire toutes les attentions et répond de bon cœur à leurs sourires. Bientôt il retrouvera les bras et les baisers de sa mère.
Je laisse Cecilia et son interprète interviewer les enfants et m’enfonce dans la forêt avec un autre guide pour aller découvrir une « clinique » située un peu plus loin.

Le sentier longe plusieurs habitations éparses. Dans l’une d’elles où l’on me fait pénétrer, je découvre avec stupeur une réunion du KNLA présidée par le général de bataillon. Tout au plus 5 ou 6 hommes en uniforme, mitraillette à la main, qui posent tout sourire pour moi. Je n’imaginais pas tout de même que l’armée fût à ce point décimée qu’elle doive se terrer dans des cahutes, au milieu des femmes et des enfants. La clinique n’est qu’un bloc de bambou un peu plus grand que les autres, une trentaine de mètres carrés tout au plus. Le « medic », responsable de l’endroit, me reçoit avec fierté. C’est un local qui me dit avoir reçu 6 mois de formation médicale. Il exhibe le pauvre microscope qu’il utilise pour le diagnostic de la malaria, aussi ancien que Pasteur. Néanmoins, étant donné la fréquence de la maladie, j’estime que cela ne doit pas vraiment gêner la détection qui doit être assez aisée. Maintenant de là à aller déterminer la souche en présence…Je demande à voir son stock de médicaments. Tout est là sur une table en plein soleil, à une température avoisinant les 35 ou 40 °C. Un peu de désinfectant, de l’amoxicilline, de la doxycycline avec laquelle il « traite » les patients atteints de malaria. Les souches les plus dangereuses de la planète se localisent à la frontière Thaïlande-birmane, la malaria y constitue la première cause de mortalité et des traitements non appropriés augmentent le risque de résistance à tout futur traitement. Je comprends l’inquiétude du Dr. Nosten rencontré à Mae Sot…
Rien de plus, pour 12 villages et près de 500 à 1000 patients potentiels. Le medic me confie ne pas avoir de réserves. Parfois des amis passent et donnent des médicaments, mais cela fait si longtemps. Il épuise en ce moment ses dernières gélules.
Les cas de tuberculose sont légions, mais n’ayant pas les moyens de les soigner, il se contente de fournir un masque aux patients et de leur conseiller de traverser la rivière pour rejoindre Mae Sot. De même, les blessés ayant sauté sur une mine ne reçoivent qu’un simple garrot. Nulle organisation étrangère n’est autorisée à travailler de ce côté de la frontière. Le voyage jusqu’à Mae Sot est incertain, il faut avoir les moyens de payer le bus et courir le risque d’être arrêté par les Thaïs. Il ne sait jamais ce qu’il advient des patients qu’il envoie là-bas.
Une femme prostrée sur un lit survit péniblement, la chair du bras et du côté droit affreusement boursouflée, brûlée jusqu’à dégager une odeur entêtante. Voilà deux ans que les soldats ont emmené son mari en camp de travaux forcés et tué ses enfants. Ils sont revenus, semant le feu sur leur passage. Elle n’a plus personne et certainement pas les moyens de payer son passage de la frontière. Ses yeux vitreux errent, elle n’émet aucun gémissement lorsque le medic la bouscule sans ménagement pour me montrer ses plaies.

Sous le choc de ce que j’ai vu, de l’enfer que je quitte aussi facilement qu’un songe, je fais défiler mes photographies. Avec Cecilia, nous décidons de tenter quelque chose en rentrant chez nous. Des médicaments, un réfrigérateur alimenté par un panneau solaire…Dans le bus de nuit qui me ramène vers Bangkok d’où je regagnerai la Birmanie, ces images m’empêchent de trouver le sommeil. Nous passons un premier check-point, un autre. Il me semble que je m’assoupis. Lorsque j’ouvre les yeux, mon réflex a disparu, avec toutes les cartes mémoire sur lesquelles j’avais stocké les photos de Mae Sot. On dit que cette frontière grouille d’espions à la solde du SPDC. Simple vol, ou subtilisation? L’angoisse m’envahit, je n’avais pas eu le temps de trier toutes les photos, beaucoup montrent des visages de migrants illégaux…

vendredi 20 février 2009

Mae Sot


La Birmanie est un pays riche. Riche en ressources précieuses, rubis, teck, gaz et pétrole, en enjeux géostratégiques importants, elle voit les plus grandes puissances mondiales, USA et Chine, s’affronter pour le contrôle de son destin dans ce simulacre de conseil de sécurité. Riche en peuples, en cultures, avec plus de 100 ethnies différentes, elle les a acculées pour la plupart aux zones frontières instables. Riche en révoltes…

Redoutant le discours unilatéral et l’engourdissement à Yangon, je m’envole via la Thaïlande vers Mae Sot, à la frontière de l’état Karen, à l’Est de la Birmanie. L’Histoire de la rebellion de ce peuple remonte au moins à la période coloniale. Alliés des Anglais qui leur avaient promis l’indépendance pendant la seconde guerre mondiale, il vit toujours sous le joug du régime birman. Une des minorités les plus persécutées de Birmanie, c’est aussi la plus revendicatrice. Des conflits armés y opposeraient encore soldats birmans et forces rebelles du KNLA (Karen National Liberation Army), branche armée du KNU (Karen National Union). Dans les faits, la révolte panse avec difficultés ses multiples plaies.
La division s’est emparée de ce peuple, opposant bouddhistes et chrétiens évangélisés par les étrangers. Ces derniers, largement pourchassés par le SPDC (State Peace and Developement Council, la junte au pouvoir), s’entassent dans la jungle, en bordure du fleuve Thaungyin Myit. La description de la situation serait malgré tout trop réductrice si je n’évoquais le fait que des Karens bouddhistes peuvent être eux aussi pourchassés. Ces réfugiés, un peu plus nombreux à chacune des attaques armées au cours desquelles les villages sont brûlés, les hommes envoyés en camps de travaux forcés, les femmes violées et les enfants massacrés, constituent une masse mouvante connue dans la région sous le nom de IDP (Internally Displaced Persons), même si le régime nie leur existence. Leur nombre est évalué actuellement à plusieurs millions par diverses associations militant pour le respect des droits de l’homme.
Soi-disant sous la protection du KNU, ils regardent impuissants les vaines tentatives de révolte de quelques bataillons de petites dizaines d’hommes incapables aujourd’hui de donner l’illusion d’une résistance véritablement active ( pour avoir une idée du folklore associé au KNLA, voir le blog de mes amis américains Steff et Ben. Lisez le post sur le 60e anniversaire du KNU, mais attention à la propagande!).
De l’autre côté des chaines de montagnes, le DKBA bouddhiste (Democratic Karen Buddhist Army), en cessez-le-feu avec le SPDC, contrôle une large zone du territoire Karen et dispose des pleins droits pour attaquer, piller, violer et tuer ses propres frères Karen encore non soumis. Certains membres d’ONG m’ont même confié que le régime birman utiliserait la rebellion Karen déchue comme prétexte à ses dépenses militaires astronomiques, ainsi justifiées par des descentes régulières dans des villages abritant d’hypothétiques poches de résistance. Afin d’étouffer le KNU, l’armée birmane a mis en place depuis quelques années une politique sournoise de « four cut Policy ». Il s’agit de priver les villageois de vivres, de moyens humains, de fonds et d’information. J’arrive à Mae Sot avec l’idée d’écrire un article soutenant la thèse qu’il faudrait ajouter à cela la privation de soins médicaux comme moyens de pression sur la population. Je m’attends à trouver un village misérable en bordure de jungle, entouré de camps de réfugiés. Ce que je découvre dépasse l’entendement.

En y pénétrant par un check-point de l’armée Thaï, on découvre en Mae Sot une ville industrieuse, grouillante, prospère sous bien des aspects. Dans l’auberge que l’on m’a conseillée, s’affairent devant leurs claviers nombre d’étrangers, pour la plupart américains, humanitaires, militants des droits de l’homme, professeurs, doctorants en sciences politiques. La majeure partie d'entre eux ignore tout de la situation interne actuelle de la Birmanie. A les écouter, la peur règne partout, les gens se terrent dans le silence, aucune communication par internet n’est possible, aucun n’enfant n’est scolarisé. Des journalistes de CNN, passée la représentation du 60e anniversaire du KNU, viennent de quitter les lieux après deux jours de prises de vue. Ils ne manqueront pas de ramener de leur expédition des images qui accréditeront le message que leurs rédactions veulent faire passer au bon peuple américain sur la valeur du boycott imposé par leur pays à cette dictature sanguinaire qu’est la Birmanie. Je rencontre même un moine birman exilé, instigateur de la révolte de sept 07, qui distille chaque soir sa bonne parole. La propagande KNU a pignon sur rue, jusque dans un restaurant tenu par un ancien garde du corps de Aung San Suu Kyi, où s’exposent de nombreux portraits de chefs rebelles au milieu d’images du Che. La mise en scène me paraît grotesque et grossière.


Mae Sot devient par-dessus tout une ville qui s’enrichit du commerce des réfugiés et migrants. Ceux-ci viennent grossir par centaines de milliers les rangs des travailleurs illégaux dans des usines tenues par des Thaï où ils gagnent environ 700 baths par mois (environ 20 euros). La gestion des camps de réfugiés (ils sont au nombre de trois autour de Mae Sot) constitue un commerce en plein essor, attirant une multitude d’ONG. Les Thaï ont bien compris l’intérêt de cette manne providentielle et ont créée de toute pièce une ville presque occidentale, restaurants italiens et wifi à volonté. Tous ces locaux roulent en 4*4 de luxe, dans une ville pourtant peuplée à 70% de migrants birmans illégaux infiniment miséreux.


D’ailleurs la frontière est largement ouverte et l’on peut voir chaque jour des bouées pleines de birmans traverser le fleuve séparant les deux pays, sous les yeux de soldats thaïlandais apathiques. Ils s’entassent pour la plupart dans une sorte de bidonville en bordure de fleuve, ont même leur propre marché birman installé sur la berge thaïlandaise. En ville la police veille mollement aux déambulations de ces illégaux, on devine la corruption qui règne entre certains patrons d’usine et les autorités. Pour la forme, quelques émigrés clandestins croupissent cependant derrière des barreaux en plein air, en attendant leur réexpédition en Birmanie. Mae Sot est un microcosme, une zone de non droit qui prend fin à quelques kilomètres de là au niveau des multiples check-points Thaï empêchant la circulation des clandestins vers Tak, la ville la plus proche.

Que dire de ces multiples organisations qui peuplent la ville? Si le retrait pur et simple de l’aide, comme ce qui a été vu en 2005 avec le départ du fond mondial pour la lutte contre le Sida, la malaria et la tuberculose, est éthiquement et épidémiologiquement intolérable, la profusion de propagande à cette frontière ne sert finalement que des intérêts somme toute politiques et peine à réellement évaluer et subvenir aux besoins de la population déplacée. D’un coté, les organisations internationales que j’ai rencontrées ignorent tout de ce qui se passe juste de l’autre coté de la frontière, se focalisant sur les camps de réfugiés. De l’autre les militants locaux font passer leurs intérêts avant la prise en charge et ne ciblent que les populations de leurs factions. Je ne détaillerai pas ici la situation médicale pourtant particulièrement flagrante (dans l’optique de rédiger ensuite ce fameux papier), mais la situation est également cocasse en ce qui concerne l’éducation. Les ONG en sont à se disputer des parts dans l’aide à des écoles pour orphelins et réfugiés, et tentent de développer des réseaux de « resettlement » à l étranger, vers des pays comme les USA ou l’Australie via l’obtention de grants par des universités. Les pauvres enfants en sont réduits à devoir apprendre jusqu’à 5 langues (Birman, Karen, Thaï, Anglais, Français), dans l’espoir de décrocher ce type de bourses. En discutant avec eux, je me rends compte qu’aucun d’eux ne veut partir aussi loin. Très nationalistes, ils veulent rentrer dans leur pays. D’ailleurs jusqu’à présent, ce sont essentiellement quelques rares professeurs Karen qui ont pu bénéficier de ce resettlement. En classe, à la question « Que veux-tu faire plus tard? », les élèves les plus faibles qui ne peuvent que répéter en ânonnant des mots entendus quelques minutes plus tôt répondent: « Médecin ou ingénieur » sans même en comprendre le sens. Le sourire rusé aux lèvres, l’élève le plus doué de la classe rétorque: « Je veux être président de la République ».

Burmese bribes

Il avait été convenu que nous partirions, quelques membres d’ONG et notre ami birman A., évaluer la situation post-Nargis dans un district voisin de Yangon. Toute action humanitaire ne peut s’envisager sans l’association avec un birman, chargé des laborieuses procédures administratives et du dialogue avec les autorités. Deux jours avant le départ, suivant les habitudes, nous faisons donc parvenir une demande d’autorisation de déplacement à l’officier du district considéré. Verdict surprenant, l’autorisation nous est refusée. Gêné, A. nous avoue avoir jusqu’à présent copieusement arrosé le fonctionnaire afin d’obtenir des laisser-passer rapides. Changement de politique? Mutation de personnel? Toujours est-il qu’il nous faut dorénavant solliciter les autorisations une semaine à l’avance (et point positif, éviter au passage le dessous de table). Si les multiples étapes de contrôle administratifs n’émeuvent plus les humanitaires-les autorisations finissent toujours par être accordées, contrairement à ce qui a pu être dit suite à Nargis-, les pratiques corrompues mises en œuvre voire initiées, non par le régime, mais à l’intérieur même des ONG par les membres birmans, à l’insu de l’organisation, restent bien entendu intolérables.


Malgré tout, nous voici sur la route. Dans cette zone péri-urbaine largement boudée par les organisations internationales, postées massivement dans le Delta, nulle ombre d’un étranger et pourtant nous voyons encore des habitations en bambou décimées et abandonnées par leurs habitants. Bloqués par une rivière, nous devons encore une fois endurer les interminables pourparlers entre A. et les différents membres de la communauté locale. Chacun reçoit sa part, des porteurs de messages à motocyclette jusqu’au conducteurs de minibus et de bateau. Ces arrangements, contractés dans l’opacité la plus parfaite, en vertu de tout un réseau d’affaire très efficace bien qu’à petite échelle, nous auront coûté presque 3 ou 4 fois l’estimation faite par A. avant le départ.

Ainsi, à intervalles réguliers, nous constatons des pertes de sommes plus ou moins importantes ou de matériel, revendu au marché noir. Pour rendre justice à la vérité, trop souvent malmenée dans tout ce qui filtre du pays, force est de constater que les détournements sont le plus souvent orchestrés par les classes les plus basses de la société. Le régime, trop conscient de l’intérêt de la présence hautement surveillée des ONG dans une optique de restriction de ses propres investissements, ne pratiquerait en aucune façon, aux dires de différents responsables locaux d’organisation, des prélèvements systématiques sur l’aide étrangère.


Les villages, tout au plus des hameaux de quelques cahutes seulement, me paraissent largement démunis. Leurs habitants nous montrent des jarres d’eau « potable », en fait une eau fortement nauséabonde où pullulent les insectes. Dans les écoles, les moyens d’hygiène élémentaires font défaut. D’instables toilettes provisoires en tarpauline sans évacuation, précipitamment distribuées après la tempête, n’ont jamais été utilisées par les enfants qui en ont peur. Dans les classes, généreusement reconstruites à même le sol, et où s’entassent dans une pièce unique de bambou plus d’une centaine d’enfants, les institutrices redoutent les pluies torrentielles de la saison humide qui ne manqueront pas d’aboutir à l’inondation des nouvelles installations. Dans une autre école, nous sommes surpris de trouver de magnifiques bâtiments neufs en durs. Construits par une entreprise trop proche du régime, tels que l’avaient été juste après la catastrophe des villages modèles par Htoo (appartenant au même entrepreneur que la très controversée « Air Bagan »), ils s’offrent comme autant de preuves de la bonne volonté des autorités mais dénotent surtout l’entremêlement des enjeux politiques, économiques et humanitaires dans cette région scrutée par les regards étrangers. D’après le personnel de l’école, ces travaux auraient été réalisés en échange de contrats importants signés entre la junte et l’entreprise. Pour quels projets? De quelle ampleur?


Partout où nous passons, nous sommes largement nourris, engraissés devant les enfants qui d’ébahissement se détournent de leurs tableaux noirs pour dévisager notre table située au fond de la classe. Face à notre incrédulité devant de telles largesses, un des chefs de villages nous prévient: « tout ceci, pour vous remercier de ce que vous allez faire pour nous… »
Une façon à peine dissimulée de signer déjà notre engagement mutuel.

Intrigues birmanes


Un long silence de plus d’un mois…Quelques doutes fondés ou fantasmés m’avaient assaillie suite aux messages précédents. Des appels restés sans réponse et subitement l’imaginaire s’enflamme en Birmanie. La liberté ici semble si fragile que l’on ne peut jouer sur le fil l’avenir de très jeunes destins. Ainsi, patiemment, j’ai décidé d’attendre ma pause thaïlandaise pour revenir à ce blog. Récemment, une réponse, tant attendue, m’est enfin parvenue. L’angoisse levée a libéré mes envies d’expression, mais la richesse des découvertes m’a cette fois détournée bien malgré moi du clavier. Comme l’écrit Ryszard Kapuscinski, dont la lecture complète à merveille mes réflexions actuelles: « Le voyage est un moment trop précieux, la situation de voyage est trop précieuse pour écrire. […] Je sens le caractère unique d’une occasion. Parfois je dois faire un choix: soit je profite de la soirée pour rédiger un reportage, soit je discute avec deux ou trois personnes que je ne rencontrerai plus jamais de ma vie. »



De ce premier mois birman s’est dégagée une fresque contrastée de la situation du pays, reflet malgré tout de l’atmosphère particulière de Yangon. Les expatriés, qu’ils soient humanitaires, investisseurs dans le tourisme ou encore attachés culturels, protégés dans l’Eden de leur Golden Valley ou dévoués corps et âme à leurs associés birmans, m’ont livré un portrait étonnement cohérent de la vie birmane. Loin des tapages médiatiques et des plaidoyers virulents pour la démocratie, ils m’ont fait découvrir avec quelques amis birmans une certaine douceur de vivre qui s’était imposée à moi dès le premier soir. Façade en trompe l’œil ou réel espace de liberté? Une française vivant à Yangon depuis plusieurs années et côtoyant de nombreux locaux m’a même lancé un soir devant eux: « Ici, on ne peut pas parler de politique, mais on peut parler de tout le reste, en France on peut parler de politique et de rien d’autre ». Sans aller jusqu’à partager tout à fait son point de vue, je dois admettre qu’une étrange idée de la liberté, proprement asiatique, ne connaissant pas nos carcans sociaux, laisse ici les individus en partie plus maîtres de leurs comportements dans la vie ordinaire. Nombreux sont ceux qui m’ont bien souligné l’apparent désintérêt de la majeure partie de la population pour la question politique. Ainsi, pendant que les média occidentaux stigmatisaient la révolte de septembre 2007, certes marquante, les rues adjacentes fourmillaient de la marée humaine habituelle, nonchalamment occupée à siroter le traditionnel thé birman aux devantures des « tea shops ». Malgré tout, le dénuement extrême auquel sont soumis les birmans (pris au sens large comme habitants de la Birmanie, et non terme désignant l’ethnie birmane majoritaire…), le manque caractérisé d’investissements publiques dans des politiques sociales élémentaires -en particulier le manque flagrant d’accès à une éducation de qualité (les chiffres de l’ONU montrent un taux de scolarisation relativement important en Birmanie, mais que valent-ils lorsqu’on sait qu’ensuite les diplômes d’université, comme tout ici, s’achètent…)- contribuent à cette situation d’assoupissement, savant mélange de terreur et de lutte pour la survie.


La révolte à Yangon se devine aux détours de confessions, elle se fomente dans des cercles invisibles. Si, du moins je le pense, la totalité des soumis, malgré tout lucides, haïssent le régime, très peu osent ne serait-ce que murmurer un désir de changement. Le milieu artistique de Yangon, accessible aux cercles étrangers, m’a cependant fourni l’occasion de discussions plus ouvertes et m’a offert des images inédites, comme cet autoportrait d’un artiste, fleur à la main en offrande et corde au cou.
Que garder de tous ces témoignages? Finalement l’idée assez simple qu’à l’identique de toutes ces heures assez sombres qui précèdent les révolutions, peu de voyants, de braves, de révoltés, se manifestent dans ce pays. La force du régime tient à sa manipulation d’un peuple oppressé mais incapable de révolte, maintenu, en ce qui concerne les régions centrales du pays, dans un état de développement économique à la limite du supportable mais néanmoins suffisant à apaiser la gronde par un savant jeu de corruption/incitation à la délation à toutes les échelles sociales.

Cette situation complexe s’oppose à nos visions manichéennes d’une dictature. Il est pour nous inconcevable d’imaginer que la vie puisse se dérouler dans le déni de tous ces droits qui sont depuis notre révolution la pierre angulaire de nos sociétés « développées » (encore sommes nous peut être sur ce point malgré tout suffisamment assoupis nous-mêmes). Et pourtant la réalité birmane m’apparaît aujourd’hui infiniment plus mêlée qu’au moment de mon départ, savamment plus complexe que les portraits qui nous parviennent.