mardi 31 mars 2009

En attendant un possible retour…



La torpeur de la saison chaude s’abat sur Yangon et sonne le glas de mon aventure birmane. Je partirai avant les pluies. Laissant derrière moi l’inachevé de ce qui n’a été que suggéré et qui appelle un retour.







Espoirs. L’émancipation bouillonne dans la métropole. Derrière les censures, les libertés se murmurent des envols fragiles. Comme cette toute jeune artiste, frêle et douce sous sa frange sage, qui prépare ses premières performances à l’étranger. La relative ouverture ménagée après le catastrophique Nargis a créé une brèche dans laquelle se sont engouffrés des milliers de jeunes birmans. Les besoins humanitaires emploient leurs bras et leurs compétences, immenses et largement inexploitées, et leur offrent des espaces de liberté insoupçonnés. Pour combien de temps et pour quel avenir ?
En attendant l’aube, la jeunesse s’étourdit. Sous les néons et l’assourdissante électro internationale des boîtes branchées de l’ancienne capitale, avec la bière birmane qui monte. Etudie aussi. Les jeunes birmans sentent bien que le basculement du pays pourrait venir de l’éducation. L’oreille rivée à la BBC et aux radios libres émettant de l’étranger, ils courent les centres internationaux. Avides d’ailleurs et de meilleur, ceux à qui l’argent fait défaut travaillent dans la solitude de leur volonté, avec des livres arrachés au hasard.
Pas dupe, cette jeunesse, elle me confie que malgré la revendication d’un groupe d’union d’opposition, le WBURF (whole Burma united revolutionary front), les récentes explosions en plein centre-ville seraient le fait du gouvernement lui-même, gourmand d’avertissements et de démonstrations de force avant les élections à venir. Alors il s’entend dans certains cercles que de nouveaux groupes montent en vue de ces élections, de ce simulacre de concertation nationale dont ils espèrent bien profiter pour émerger, comme pour reprendre le flambeau de la Dame acculée.





Travel authorizations
. Si l’on excepte les théâtres de rébellion actives, le pays se sillonne aisément. Les zones isolées ou sinistrées se monnaient, en vertu d’une tradition séculaire de pot de vin qui ne dépayserait certes pas l’auteur de « Burmese Days ». Des serments de non-ingérence dans les affaires politiques, ethniques, ou religieuses (et autres affaires négatives !) dûment signés, le droit de parcourir ces contrées oubliées m’a été accordé. Au-delà de Yadana, barrière géostratégique infranchissable par la route pour des pas étrangers, ou dans l’enclos du Delta nourricier ravagé, les visages s’illuminent à la vue d’un sourire inconnu.










Du journalisme
. Dans nul pays la pratique du journalisme ne doit être empreinte d’autant de confiance que l’exige la Birmanie. Ce peuple oppressé ne saurait tolérer les approximations, le misérabilisme, les discours convenus et les « coups médiatiques ». Pour la seule raison qu’ils lui nuisent et retardent d’autant l’accomplissement de ses attentes démocratiques. Des journalistes écrivent-ils qu’il est impossible pour des ONG de travailler en Birmanie ? Aussitôt les bailleurs se retirent, privant les populations d’aide bien plus sûrement que le gouvernement et sa mégalomaniaque paranoïa. Tous ici, qu’ils soient locaux ou étrangers, craignant les journalistes et leur ligne éditoriale, j’ai du mille fois me créer des personnages fictifs que j’ai fini par intérioriser. Au point d’en revêtir la pelisse bien plus aisément que la casquette de journaliste indépendante qui ne me seyait finalement que bien peu. Tour à tour membre d’une ONG, médecin, universitaire, j’ai pu me fondre dans le quotidien de ceux qui luttent pour leur survie ou qui s’engagent. Tromperie ? Je rejette cette idée qui m’a effleurée et tourmentée. Dépositaire de leurs confessions, de leur révolte sourde, de leurs doutes parfois, de leurs prises de position, ma dette envers eux s’apaisera dans l’écriture. J’ai le devoir de crier leurs messages qui, s’ils ne sauraient révéler qu’une part de vérité, méritent d’être fidèlement portés à ceux qui veulent les recevoir. Sans détour et relecture. Par respect et admiration.




mardi 3 mars 2009

Blast, entre stupeur et indifférence

Presque 22h, la chaleur lourde de l’après-midi s’attarde aux terrasses bondées. Attablés devant quelques bières, nous observons le rythme immuable des déambulations birmanes. Des trishaws évitent les passants, des voix d’hommes qui s’haranguent couvrent le ronronnement de la circulation encore dense dans la ruelle. L’explosion emplit l’espace, résonne longuement sur les parois défraîchies de la ville. Stupeur.

Nous nous levons d’un bond. Se pourrait n’être « qu’ » une explosion de bus de plus. Ceux-ci roulent au gaz et les accidents malheureusement ponctuent le paysage urbain. Nous contournons le jardin public qui jouxte le restaurant dans lequel nous finissions notre repas. Beaucoup de passants se sont attroupés le long des grilles, à chaque tournant je me prépare à découvrir une scène violente de souffrance et de sang. Une fumée claire se profile dans le ciel. Nous sommes dans le centre commerçant de Yangon, où la plupart des connexions de bus se réalisent et le trafic, même à cette heure et après l explosion, reste chargé. Rien, tout autour du parc. L explosion provenait de l’intérieur. L’attroupement est important, des birmans palabrent, la mine passablement inquiète. J’ose leur demander en anglais se qui se passe. « Bomb ». Je suis sceptique. Un autre se veut rassurant. Un simple problème d’installation électrique défectueuse, ce qui en soit me paraît tout aussi crédible.

Trente minutes se passent, beaucoup vaquent à leurs occupations, finissent leur thé. Indifférence. Je suis ceux qui s’approchent. Aux abords du parc, la présence militaire s’est très rapidement intensifiée, Chaque parcelle de terre est soumise à une inspection rigoureuse, photos à l’appui. Dans la ruelle qui longe le parc maintenant clos, un véhicule dont les vitres ont explosé rassemble toutes les attentions. Véhicule piégé ou puissance de la déflagration? Je sens beaucoup d’uniformes autour de moi, l’un d’eux se penche « What U doing here? ». Son téléphone sonne, je m’éclipse. Après avoir contourné le parc, je découvre que l’autre accès à la ruelle est gardé par des militaires lourdement armés. Leurs membres frêles et dégingandés leur donnent des airs de pantomimes, d’adolescents simulant un jeu guerrier dans des costumes trop larges. Les plus hauts gradés défilent, allure vive et petit canotier vert vissé sur le crâne. Je ne remarque pas de blessés. Des curieux s’amoncellent. Les habitants du quartier s’amassent aux balcons. Une explosion à Yangon ne peut être anodine. Les échoppes ferment, bien plus tôt que de normal. Tous vont probablement se terrer, du moins dans le quartier.
Retour au point de départ. Cette fois-ci l’accès que j’avais emprunté est également bouclé par une horde de militaires. Surtout ne pas traîner ici. Demain nous apportera des réponses.