La torpeur de la saison chaude s’abat sur Yangon et sonne le glas de mon aventure birmane. Je partirai avant les pluies. Laissant derrière moi l’inachevé de ce qui n’a été que suggéré et qui appelle un retour.
Espoirs. L’émancipation bouillonne dans la métropole. Derrière les censures, les libertés se murmurent des envols fragiles. Comme cette toute jeune artiste, frêle et douce sous sa frange sage, qui prépare ses premières performances à l’étranger. La relative ouverture ménagée après le catastrophique Nargis a créé une brèche dans laquelle se sont engouffrés des milliers de jeunes birmans. Les besoins humanitaires emploient leurs bras et leurs compétences, immenses et largement inexploitées, et leur offrent des espaces de liberté insoupçonnés. Pour combien de temps et pour quel avenir ?
En attendant l’aube, la jeunesse s’étourdit. Sous les néons et l’assourdissante électro internationale des boîtes branchées de l’ancienne capitale, avec la bière birmane qui monte. Etudie aussi. Les jeunes birmans sentent bien que le basculement du pays pourrait venir de l’éducation. L’oreille rivée à la BBC et aux radios libres émettant de l’étranger, ils courent les centres internationaux. Avides d’ailleurs et de meilleur, ceux à qui l’argent fait défaut travaillent dans la solitude de leur volonté, avec des livres arrachés au hasard.
Pas dupe, cette jeunesse, elle me confie que malgré la revendication d’un groupe d’union d’opposition, le WBURF (whole Burma united revolutionary front), les récentes explosions en plein centre-ville seraient le fait du gouvernement lui-même, gourmand d’avertissements et de démonstrations de force avant les élections à venir. Alors il s’entend dans certains cercles que de nouveaux groupes montent en vue de ces élections, de ce simulacre de concertation nationale dont ils espèrent bien profiter pour émerger, comme pour reprendre le flambeau de la Dame acculée.
Travel authorizations. Si l’on excepte les théâtres de rébellion actives, le pays se sillonne aisément. Les zones isolées ou sinistrées se monnaient, en vertu d’une tradition séculaire de pot de vin qui ne dépayserait certes pas l’auteur de « Burmese Days ». Des serments de non-ingérence dans les affaires politiques, ethniques, ou religieuses (et autres affaires négatives !) dûment signés, le droit de parcourir ces contrées oubliées m’a été accordé. Au-delà de Yadana, barrière géostratégique infranchissable par la route pour des pas étrangers, ou dans l’enclos du Delta nourricier ravagé, les visages s’illuminent à la vue d’un sourire inconnu.

Du journalisme. Dans nul pays la pratique du journalisme ne doit être empreinte d’autant de confiance que l’exige la Birmanie. Ce peuple oppressé ne saurait tolérer les approximations, le misérabilisme, les discours convenus et les « coups médiatiques ». Pour la seule raison qu’ils lui nuisent et retardent d’autant l’accomplissement de ses attentes démocratiques. Des journalistes écrivent-ils qu’il est impossible pour des ONG de travailler en Birmanie ? Aussitôt les bailleurs se retirent, privant les populations d’aide bien plus sûrement que le gouvernement et sa mégalomaniaque paranoïa. Tous ici, qu’ils soient locaux ou étrangers, craignant les journalistes et leur ligne éditoriale, j’ai du mille fois me créer des personnages fictifs que j’ai fini par intérioriser. Au point d’en revêtir la pelisse bien plus aisément que la casquette de journaliste indépendante qui ne me seyait finalement que bien peu. Tour à tour membre d’une ONG, médecin, universitaire, j’ai pu me fondre dans le quotidien de ceux qui luttent pour leur survie ou qui s’engagent. Tromperie ? Je rejette cette idée qui m’a effleurée et tourmentée. Dépositaire de leurs confessions, de leur révolte sourde, de leurs doutes parfois, de leurs prises de position, ma dette envers eux s’apaisera dans l’écriture. J’ai le devoir de crier leurs messages qui, s’ils ne sauraient révéler qu’une part de vérité, méritent d’être fidèlement portés à ceux qui veulent les recevoir. Sans détour et relecture. Par respect et admiration.