mercredi 12 août 2009

L’éolien dans le vent de la tourmente

Ou comment frôler du bout de l’index les frictions régionales…Un reportage auto-commandé m’entraîne pour l’Echo sur les traces du vent, entendez l’énergie éolienne, en plein essor dans la région. Une véritable aberration, soit dit en passant, étant donné le faible capital venteux du Limousin (7% du territoire seulement est éligible pour ce type de projet, selon le schéma régional éolien publié par la Région en 2006). Enfin, si l’Etat veut atteindre ses objectifs du Grenelle de 25GW de puissance installée en éolien en 2020 (soit environ 12 000 éoliennes, contre 2500 tout au plus aujourd’hui) toutes les régions doivent être mises à contribution. Voici donc les réflexions que vous ne lirez pas dans l’Echo.


Manne providentielle pour promoteurs avides




Le reportage avait commencé de façon bien bucolique…Une petite randonnée sous les ronronnements peu gênants il faut bien le dire des 6 éoliennes du seul site en activité de la région (9MW). Neuvialle, ses turbines et ses troupeaux. Un cadre presque parfait. Ne serait-ce la mainmise d’un promoteur immobilier de l’Est de la France qui détient le site et qui entend bien le développer le plus vite possible avec 6 autres éoliennes qui investiraient le territoire limitrophe de la Creuse. Encore s’agit-il ici d’un investisseur particulier. La plupart des développeurs qui sillonnent actuellement la région à la recherche de nouveaux sites sont au contraire des filiales de très grands groupes, tels que GDF-Suez ou Enel-Erelis (branche française d’Enel, l’équivalent d’EDF en Italie). Ou comment créer des monopoles de production électrique en France…
Il faut bien avouer que le site ne manque pas de générer des retombées financières non négligeables pour la communauté de communes, 150 000 euros annuels de TPU (taxe professionnelle unique, que les communes se partagent). Plus de 50% des revenus de cette collectivité locale rurale. De quoi convaincre des élus locaux bien peu préoccupés de l’orientation énergétique à venir de la France. « Je peux vous parler de ce que l’éolien a pu apporter à ma commune », me confie le maire de Peyrelevade où est installé le site « mais ne me demandez pas de parler de politique énergétique. Y a-t-il vraiment un enjeu autour de l’éolien en France ? »
Question provocante ? Peut-être…ou peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort. Et si l’éolien n’avait finalement que bien peu à voir avec la politique énergétique française ?


Un cache-misère




Mon périple m’entraîne chez Hervé Pailloux, ancien chargé de mission énergie au Parc Naturel de Millevaches et nouveau créateur du bureau d’étude « Habitat, Territoire, Environnement », à Guéret. En quelques mots, il me brosse un tableau houleux de l’éolien. Une énergie qui ne pourra atteindre ses objectifs, tout au plus 10GW, dans la meilleure des projections. Au-delà, ses limites intrinsèques, en particulier le caractère discontinu de sa production, obligeraient à développer en parallèle des centrales thermiques chargées de lisser l’approvisionnement. Alors l’éolien, une énergie renouvelable ?
Actuellement, la production énergétique éolienne sert tout au plus à compenser l’augmentation de la consommation électrique. La politique énergétique française ? Exiger d’EDF une augmentation du bénéfice, tout en axant la communication sur les économies d’énergie. Des objectifs contradictoires ? Pas si l’on envisage la conquête de nouveaux marchés, tels celui des pompes à chaleur. Cette année, les nuits du 3 et 4 janvier ont enregistré des pics de consommation jamais atteints auparavant, la consommation en pointe ne cesse d’augmenter depuis 10 ans. Or l’éolien, presque négligeable et surtout bien loin de constituer une énergie de base dont on peut contrôler le rendement à la demande, ne pourra jamais absorber de tels pics. La vérité, c’est bien entendu que la France ne peut avoir la volonté de tourner le dos au nucléaire, signe de puissance et d’indépendance depuis près de 50 ans et pourvoyeur à 85% de l’électricité française. Le nucléaire, c’est la base de la production, à laquelle viennent s’ajouter en pointe l’énergie hydraulique des barrages (10%) et dans une moindre mesure les énergies thermiques (fuel et charbon).
Dans la course folle à l’augmentation de la consommation, l’éolien ne viendrait donc se positionner que comme un ultime cache-misère à la production nucléaire et à l’absence de volonté forte de réduction de la consommation.
Des solutions ? Bien entendu, travailler sur la consommation de pointe qu’il faudra veiller à diminuer. Et surtout imaginer en local des idées pour sortir du tout électrique. En Limousin, selon H. Pailloux, le salut est à portée de main. Traditionnellement, les habitations sont chauffées au bois. Il existe aujourd’hui des technologies innovantes qui limitent le rejet de CO2 au cours de la combustion, telles que les chaudières à plaquettes automatiques. Pourquoi ne pas militer auprès des collectivités pour une généralisation de ces installations sur les bâtiments publics, gros consommateurs énergétiques ?
Pour plus d’infos sur le débat énergétique autour de l’éolien, voir les sites de l’ADEME, du syndicat des énergies renouvelables et de l’Institut Montaigne ici et . Voir également cet article récent de l'Huma.


Bienvenue en Chiraquie…



L’éolien, c’est aussi une bataille politique aux enjeux forts pour des projets de plusieurs millions d’euros et des effets significatifs sur l’opinion publique. Tous les projets subissent des recours devant les tribunaux administratifs de nombreuses associations anti-éoliennes qui évoquent des nuisances sonores et paysagères en plus d’éventuels effets sur l’environnement (oiseaux migrateurs etc…). Chaque élu pèse bien le poids d’une décision d’implantation de site éolien, entre rentabilité financière et mécontentement de la population.
Pour discuter de ces aspects, je rencontre le maire de Davignac, une commune en lutte juridico-administrative depuis l’élection présidentielle de 2007 pour un projet de 6 éoliennes. Le permis de construire pourtant accordé par le Préfet de Corrèze, un recours du Ministère de l’Environnement leur était parvenu juste après l’élection. Recours qui les a menés devant la chambre d’appel du Tribunal Administratif de Bordeaux qui a débouté le projet. Une intercession du Préfet a permis de valider de nouveau les permis pour une période allant jusqu’à août 2011. Dans la bataille, les investisseurs se sont retirés, tout ou presque est à recommencer. L’ennemi juré du maire aujourd’hui? Une des plus vieilles figures politiques du territoire, le chiraquien de longue date Georges Pérol, opposant farouche et indéfectible au projet de Davignac. Une figure trouble et influente, ancien directeur des HLM de Paris au moment de l’affaire, condamné à de la prison avec sursis et maintenant de retour dans son fief d’origine. Indétrônable, il siège bien que sans mandat au Parc Naturel Régional et arrive encore à imposer ses choix. En matière d’énergie, il fait figure d’opposant déterminé à l’éolien, pour en réalité soutenir la vision d’un site unique élargi, Neuvialle avec 80 éoliennes…Lors de la dernière réunion de concertation sur le développement éolien organisé par le PNR en juillet avec les élus, son président Christian Audouin a fini par faire accepter un positionnement enfin franc du PNR vis-à-vis de la problématique. La Parc apportera son soutien à la mise en place de parcs de taille modeste, à raison d’une ZDE (zone de développement éolien) par communauté de communes. L’objectif ? Contrer une prolifération et une extension des parcs déraisonnables.
Un revirement par rapport au message de Pérol ? Viendrait-on à bout de la Chiraquie, bien mal en point en ce moment avec les fermetures d’usines à répétition, ces usines qui avaient été parachutées dans la région du temps du règne (cf. Bristol-Myers Squibb..) ?


Bruits de couloirs à l’Echo


La plupart de mes interlocuteurs m’ont demandé de faire relire mon papier avant publication par l’Echo. Et pas par n’importe qui. Par Christian Audouin, directeur du journal et président du PNR…une double casquette bien gênante pour moi. Il apparaissait clairement que mon article allait être interprété comme une tribune ouverte de Christian Audouin, président du Parc. La responsable « Région » me met en garde. Non, nous n’allons pas faire relire l’article, mais pas question de se laisser aller à des considérations polémiques trop périlleuses. L’article évoquera simplement les retombées économiques de l’éolien pour la région, sans même insister sur ce qui me semble évident sur le territoire. L’éolien ici n’est pas un développement écologique ni même simplement énergétique, c’est purement et simplement un formidable levier économique pour des communes en manque de revenus et des investisseurs qui savent exploiter un rentable filon.
Hier matin je regarde le titre sur la Une de l’Echo (titraille qui incombe à la chef de Région). « Les projets éoliens se multiplient sur le territoire pour des raisons écologiques et économiques. » Il faut ménager les susceptibilités me dit-elle.

jeudi 6 août 2009

La fête de la musique a commencé à Tarnac le 11 novembre 2008

Il s’appelle José, il a 90 ans. Il en avait 16 en 1936 au début de la guerre d’Espagne. Si sa mère était plutôt pieuse à en mettre des crucifix sous son oreiller, son père lui y cachait un fusil. Dans sa famille on ne parlait jamais de politique, mais il a appris l’anarchisme dans les livres puis dès 15 ans aux jeunesses libertaires. En 36, il rêvait comme tous d’éliminer les curés et les capitalistes. Il se vante, de ses yeux malicieux qui ne craignent plus les jugements, d’en avoir tués un bon nombre. Pourtant ni lui ni ses camarades ne voulaient la guerre, mais bien la révolution. Ils ont eu à affronter les pires extrêmes du XXe siècle, les fascistes de Franco et les communistes staliniens.



Enrôlés par ceux-ci, ils servent de chair à canon, puis dans la débandade du début de l’année 39, fuient vers la France, cette république qui a refusé de soutenir les républicains espagnols par crainte du mouvement révolutionnaire. « Les Allemands ont eux envoyé leur aviation pour soutenir les fascistes. Ce fut un premier terrain d’entraînement avant la seconde guerre mondiale. Si les républiques européennes nous avaient soutenus, si nous avions gagné cette guerre, il est certain que la tragédie mondiale n’aurait pas eu lieu… » Ils sont pourtant 500 000 Espagnols à passer la frontière vers la France en ce début 39, soldats, mais aussi femmes et enfants. L’accueil qu’ils reçoivent dépasse l’entendement. A Argelès sur Mer, les gendarmes français les désarment, les encerclent. Bientôt un camp sort de terre, baraquements et barbelés, premier camp de concentration de 40 000 prisonniers. L’administration est française, la guerre n’éclatera que plusieurs mois plus tard. Les camps se multiplient dans le Sud, bientôt six ou sept pour contenir l’afflux de réfugiés espagnols. Les pires atrocités y sont commises. José me regarde droit dans les yeux. « Je n’ai pas peur de la mort tu sais, j’ai vu tant de morts, tant de morts que personne ne ramassaient. On ne parle jamais de la 3e république, il semble que l’on soit passé dans ce pays de la 2e à la 4e république, comme par enchantement. La 3e république, c’est la honte de la France. »

Vichy en place, le maréchal Pétain déclare que ces prisonniers qui sont nourris par la France vont devoir travailler pour elle. José et les autres sont envoyés dans des camps de travail. De nombreux espagnols forment les GTE (groupes de travail étrangers) dans les tourbières du Plateau de Millevaches. Pour toute nourriture quotidienne, trois topinambours et des sabots aux pieds, pour ne pas s’enfuir. Ils œuvrent pour l’industrie de guerre allemande. Certains, envoyés au front sur la ligne Maginot, seront faits prisonniers de guerre et prisonniers politiques par les Allemands et grossiront les rangs du camp de Mauthausen. (Voir le livre Le Triangle bleu). D’autres montent en résistance et réussissent à rejoindre le maquis. Certains même, des oubliés de l’histoire, prendront part avec les FTP-MOI à la libération de Paris.

En 1948, José reçoit une lettre de la préfecture, lui proposant la nationalité française. Jusqu’à aujourd’hui, il a refusé. La France restera le pays qui l’a trahi. « En janvier encore, je suis allé renouveler mon titre de séjour, comme je l’ai fait tous les 10 ans depuis la fin de la guerre. Cette fois-ci, j’ai 90 ans, il porte la mention ‘illimité’. » Après la guerre il décide de s’installer en agriculture, rencontre la compagne qui l’épaulera pendant 40 ans. « J’ai été déçu par les français, jamais par les françaises ! ».




José vit dans cette région où certains partagent ses idées, sa vie a été contée dans un livre : « Les forçats espagnols des GTE de la Corrèze, 1940-1944 ». L’avenir ? Il s’en « fout ». Un peu désabusé, il regarde cette jeunesse amnésique d’aujourd’hui qui s’étourdit de bruit et d’ivresse. « La liberté, ce n’est pas le libertinage. » Sa maison est située exactement en face de l’épicerie de Tarnac, il a vécu le « débarquement » du 11 novembre aux premières loges. « Ce qui manque aujourd’hui ? L’union. Les syndicats s’entre-déchirent. A notre époque, les grèves étaient totales et faisaient plier le pouvoir. Maintenant, les intérêts s’opposent. Tant qu’on essaiera de changer les choses sur le terrain de la politique, on ne rencontrera que l’échec. » Un brin provocateur dans sa chambre sage aux affiches révolutionnaires du dessinateur Sim, il conclut : « Les manifestants d’aujourd’hui ont des pierres dans les poches. En face d’eux, des fusils. Seules les armes peuvent répondre aux armes, comme en 36. Les pierres ne font qu’entraver la marche… ! »