mercredi 4 novembre 2009

Biocarburants: la fin de l'imposture?

Le 24 octobre dernier, les députés ont décidé en Assemblée l’application de la taxe carbone aux biocarburants. Immédiatement, les producteurs de bioéthanol sont montés au créneau pour dénoncer une décision qui pénalise selon eux « une énergie 100% renouvelable et à ce jour, la seule solution de masse immédiatement disponible pour réduire les émissions de CO2 des transports automobiles. » Faut-il taxer les biocarburants ? Entretien avec Patrick Sadones, représentant du Réseau Action Climat France au comité de pilotage technique du rapport très attendu de l’ADEME sur les biocarburants.


Les producteurs de biocarburants prétendent que le contenu carbone des biocarburants est nul. C’est aussi ce que stipule le protocole de Kyoto et les textes européens en vigueur. Qu’en est-il pour vous ?

Les biocarburants sont produits à partir de la biomasse. L’argument avancé est que le CO2 émis par la combustion des biocarburants a été capté par les plantes. Ce CO2 est donc simplement retenu puis libéré. En ce sens, la combustion des biocarburants n’augmenterait pas la teneur en CO2 de l’atmosphère. Cet argument est en partie justifié. Les partisans des biocarburants omettent de considérer que leurs processus de fabrication additionnent des matières fossiles à cette biomasse. Pour exemple, l’éthanol n’est presque jamais utilisé pur en mélange avec l’essence dans les moteurs, mais sous forme d’ETBE (éthyl tertio butyl éther). Or ce composé est constitué à 47% d’éthanol provenant de plantes, mais surtout à 53% d’isobutène, vendu par les pétroliers aux éthanoliers. Le contenu carbone fossile des biocarburants est donc loin d’être nul. Cela justifie l’application d’une taxe carbone.

Peut-on considérer les biocarburants comme une énergie 100% renouvelable ?


Une énergie 100% renouvelable, c'est-à-dire avec une efficacité énergétique infinie, ça n’existe pas, sauf à aller ramasser du bois mort en forêt, le ramener à pieds à la maison et faire cuire sa soupe avec ! Et encore, il aurait fallu de l’énergie fossile pour fabriquer l’allumette. Ce que je veux montrer, c’est que tout processus de production d’énergie requiert en soi une dépense énergétique. Prenons l’exemple de l’éthanol de blé, décrit dans l’étude ADEME-Bio Is à paraître bientôt. Avec 3kg de blé, on obtient 1kg de CO2, 1kg d’éthanol et 1kg de drêches, à savoir les résidus non amidonnés du blé. La préparation passe par différentes étapes : hydrolyse de l’amidon en glucose, fermentation, distillation et déshydratation. Chaque étape est consommatrice d’énergie. L’étude ADEME-Bio Is a cherché à quantifier les dépenses pour la production d’éthanol. Le problème méthodologique est qu’elle les a assignées selon la technique du prorata des produits finaux. A chaque étape, les dépenses sont ainsi partagées entre éthanol et drêches (le CO2 étant considéré comme perdu). Or la distillation et la déshydratation ne concernent de manière évidente que l’éthanol ! La technique utilisée est donc biaisée. Le bon calcul, préconisé par les chercheurs, est celui de l’évitement. Il s’agit d’imputer la totalité des coûts énergétiques à l’éthanol et de lui soustraire l’économie réalisée par la production de drêches. Celles-ci sont en effet utilisées en alimentation animale à la place de produits énergétiquement plus coûteux. En utilisant cette technique plus fiable, on obtient pour l’éthanol une dépense énergétique de 0,97 mégajoule fossile par mégajoule d’éthanol produite, ce qui est considérable. La production de diesel affiche en comparaison une dépense énergétique de 1,09 mégajoule par mégajoule produite. Les biocarburants ne peuvent donc être considérés comme une énergie renouvelable et à ce titre exonérés de taxe carbone.

On comprend donc ce qui justifie l’application de la taxe carbone aux biocarburants. Quelles en seront les modalités de mise en œuvre ?


L’éthanol a toujours été taxé autant que l’essence, soit 59 centimes par litre payés par l’automobiliste. L’Etat rembourse aux éthanoliers 20 centimes par litre. Or, le contenu énergétique de l’éthanol étant plus faible que celui de l’essence, les consommateurs achètent 1,33L d’éthanol comme l’équivalent d’1L d’essence. La « défiscalisation » n’est donc qu’une entourloupe pour atteindre la neutralité fiscale entre essence et éthanol. Si la défiscalisation descend en-dessous de 20 centimes, comme c’est le cas dans le projet voté samedi, l’Etat reversera moins aux éthanoliers que ce qu’il a touché en plus des automobilistes. Les députés ont aussi voté une augmentation de la taxe intérieure sur les carburants (TIC). L’éthanol supportera une taxation nette (TIC-défiscalisation) plus importante que l’essence. Pour l’automobiliste, l’éthanol a de toutes façons toujours été plus taxé que l’essence : taxe identique pour un contenu énergétique un tiers plus faible !

Un rapport de l’ADEME controversé

Le Grenelle de l’Environnement a confié à l’ADEME la réalisation d’une étude exhaustive et contradictoire sur les bilans énergétiques et environnementaux des biocarburants utilisés en France. Cette étude doit faire suite à une première étude ADEME-DIREM 2002, vivement critiquée par la Confédération paysanne, des ONG environnementales et l’UFC Que Choisir.
Cette nouvelle étude, confiée au bureau d’étude Bio-IS s’est déroulée en deux temps, de novembre 2007 à avril 2008, pour la phase de définition méthodologique, puis de janvier à juin 2009. Elle devait être publiée courant septembre. Sa publication a été repoussée suite à des tensions internes au Comité technique, dans lequel siègent deux représentants des ONG. A la demande de Jean-Louis Borloo, l’ADEME a mis en ligne le 8 octobre dernier une synthèse de 26 pages…en attendant la publication toujours à venir.

Les points de crispations ?


Pour les associations invitées au Comité technique (Réseau Action Climat, France Nature Environnement), soutenues par la Fédération Nicolas Hulot, l’UFC Que Choisir, les Amis de la Terre, Greenpeace, Agir pour l’environnement, la Confédération Paysanne, quelques élus Verts et des chercheurs de l’INRA (JC Sourie, JC Bureau) et portées par la voix de Patrick Sadones :
Le rapport a procédé à un calcul erroné du coût énergétique et de l’effet de serre total des biocarburants. Pour l’éthanol de blé, le coût a été imputé dans une trop large mesure aux drêches. Pour les autres types de carburants, l’étude ne disposait pas de chiffres assez fiables pour prétendre tirer des conclusions, comme elle le fait cependant.

Pour les pétroliers :
Les filières fossiles ont été exagérément chargées (indicateur effet de serre ouvertement surestimé) afin de faire apparaître le bilan des biocarburants sous un jour plus favorable par comparaison.

Voir le
communiqué de presse de la confederation paysanne du 29/07/09

A venir

Une réunion de concertation du Comité technique le 6 novembre prochain. Le Réseau Action Climat et France Nature Environnement pourront-ils faire entendre leurs deux voix face à la trentaine d’ « experts » du Comité ?