Enrôlés par ceux-ci, ils servent de chair à canon, puis dans la débandade du début de l’année 39, fuient vers la France, cette république qui a refusé de soutenir les républicains espagnols par crainte du mouvement révolutionnaire. « Les Allemands ont eux envoyé leur aviation pour soutenir les fascistes. Ce fut un premier terrain d’entraînement avant la seconde guerre mondiale. Si les républiques européennes nous avaient soutenus, si nous avions gagné cette guerre, il est certain que la tragédie mondiale n’aurait pas eu lieu… » Ils sont pourtant 500 000 Espagnols à passer la frontière vers la France en ce début 39, soldats, mais aussi femmes et enfants. L’accueil qu’ils reçoivent dépasse l’entendement. A Argelès sur Mer, les gendarmes français les désarment, les encerclent. Bientôt un camp sort de terre, baraquements et barbelés, premier camp de concentration de 40 000 prisonniers. L’administration est française, la guerre n’éclatera que plusieurs mois plus tard. Les camps se multiplient dans le Sud, bientôt six ou sept pour contenir l’afflux de réfugiés espagnols. Les pires atrocités y sont commises. José me regarde droit dans les yeux. « Je n’ai pas peur de la mort tu sais, j’ai vu tant de morts, tant de morts que personne ne ramassaient. On ne parle jamais de la 3e république, il semble que l’on soit passé dans ce pays de la 2e à la 4e république, comme par enchantement. La 3e république, c’est la honte de la France. »
Vichy en place, le maréchal Pétain déclare que ces prisonniers qui sont nourris par la France vont devoir travailler pour elle. José et les autres sont envoyés dans des camps de travail. De nombreux espagnols forment les GTE (groupes de travail étrangers) dans les tourbières du Plateau de Millevaches. Pour toute nourriture quotidienne, trois topinambours et des sabots aux pieds, pour ne pas s’enfuir. Ils œuvrent pour l’industrie de guerre allemande. Certains, envoyés au front sur la ligne Maginot, seront faits prisonniers de guerre et prisonniers politiques par les Allemands et grossiront les rangs du camp de Mauthausen. (Voir le livre Le Triangle bleu). D’autres montent en résistance et réussissent à rejoindre le maquis. Certains même, des oubliés de l’histoire, prendront part avec les FTP-MOI à la libération de Paris.
En 1948, José reçoit une lettre de la préfecture, lui proposant la nationalité française. Jusqu’à aujourd’hui, il a refusé. La France restera le pays qui l’a trahi. « En janvier encore, je suis allé renouveler mon titre de séjour, comme je l’ai fait tous les 10 ans depuis la fin de la guerre. Cette fois-ci, j’ai 90 ans, il porte la mention ‘illimité’. » Après la guerre il décide de s’installer en agriculture, rencontre la compagne qui l’épaulera pendant 40 ans. « J’ai été déçu par les français, jamais par les françaises ! ».
José vit dans cette région où certains partagent ses idées, sa vie a été contée dans un livre : « Les forçats espagnols des GTE de la Corrèze, 1940-1944 ». L’avenir ? Il s’en « fout ». Un peu désabusé, il regarde cette jeunesse amnésique d’aujourd’hui qui s’étourdit de bruit et d’ivresse. « La liberté, ce n’est pas le libertinage. » Sa maison est située exactement en face de l’épicerie de Tarnac, il a vécu le « débarquement » du 11 novembre aux premières loges. « Ce qui manque aujourd’hui ? L’union. Les syndicats s’entre-déchirent. A notre époque, les grèves étaient totales et faisaient plier le pouvoir. Maintenant, les intérêts s’opposent. Tant qu’on essaiera de changer les choses sur le terrain de la politique, on ne rencontrera que l’échec. » Un brin provocateur dans sa chambre sage aux affiches révolutionnaires du dessinateur Sim, il conclut : « Les manifestants d’aujourd’hui ont des pierres dans les poches. En face d’eux, des fusils. Seules les armes peuvent répondre aux armes, comme en 36. Les pierres ne font qu’entraver la marche… ! »
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