mercredi 14 janvier 2009

Allées et venues


Les rencontres ici dérangent mes opinions, ces mythes d’un ailleurs que l’on se crée avant l’envol à partir de minces informations, bien souvent biaisées, unilatérales dans leur pensée. Tout dans la ville ou plus loin agresse nos habitudes. L’envie d’hurler nous saisit, nous voudrions tout plus vite, mieux, plus grand, plus juste. Et pourtant la réalité nous colle à la peau. Le rythme et le mouvement de la vie doivent s’admettre différents. Un peu du flegme birman nous rattrape. Au restaurant, je ne m’étonne plus de voir les serveurs finir de repasser leurs chemises sur une table avant de daigner lever les yeux vers les clients.
Mais alors qu’espèrent-ils de nous ou devrais-je dire qu’espérons-nous non pour eux, mais d’eux ? De leur faire accepter notre vision de la liberté ? Oui bien entendu la démocratie ici comme ailleurs est indispensable (inéluctable, j’en doute pour l’instant). Cependant, la richesse des problématiques en jeu n’autorisent pas les raccourcis. L’abomination existe mais les sanctions et les dénonciations directes et non nuancées auxquelles nous avons droit bien trop régulièrement n’ont que peu d’espoirs de donner des résultats.
Le boycott plébiscité par tant de pays occidentaux asphyxie une population étonnement ouverte sur l’étranger. Les habitants, bien qu’exsangues sous une chape de plomb, restent fiers de leur pays. Ils bénissent chaque visiteur qui s’y aventure et lui offrent le meilleur, qu’il vienne pour aider, travailler, découvrir. Ils recherchent chaque moment d’échange possible. Beaucoup le font en toute légalité, en travaillant dans le tourisme ou l'humanitaire, et par là-même s’assurent un revenu acceptable et le droit de converser (plus) librement avec les visiteurs. Certains, surtout les jeunes, prennent au contraire des risques considérables en communiquant de façon plus illégale. Ici on frôle chaque jour avec l’interdit. Dans des ruelles sombres où l’on retrouve des anonymes pour échanger des billets derrière des paravents, dans des cybers où les jeunes savent contourner la censure de certains sites. On se murmure à mots couverts nos vies sans vraiment bien se comprendre.


Afin de clarifier ce besoin des étrangers je décide de suivre pour quelques jours une route très empruntée par les visiteurs. Je rencontre des professionnels du tourisme, investisseurs étrangers. Eux me vantent les intérêts de l’ouverture du pays, of course. Plus important, je rencontre des visages qui me marquent, qui me sourient, cherchent à me connaître comme moi je veux les comprendre. Le faible nombre de visiteurs, tragique pour la population qui se sent oubliée, délaissée par le monde, offre néanmoins la possibilité de vraies découvertes. Comme l’écrit (en substance) un artiste birman: « Parfois je les touche, parfois ils me touchent. Et je garde leurs cicatrices sur la peau, comme un fardeau qui me hante ». Je passe du temps avec eux, ils me confient leurs rêves, qui bien souvent ne pourront se réaliser que grâce à nous qui les finançons. Et qui leur apportons l’espoir.
Cependant, je ne peux me résoudre à l’idée que le mouvement se fera lentement, à force d’échanges ponctuels. Leur histoire, leur culture et même leur religion les ont forgés stoïques, endurants, passifs peut être. Comment cependant accepter des mascarades d’action d’un gouvernement qui n’investit que 0.2% du PIB dans la santé (tiens, combien est-ce chez nous ? Il faut bien le dire, je me mets forcément à questionner notre vision de la démocratie) et dont les programmes d’éducation n’incluent pas la rénovation des écoles publiques ?
L’incertitude m’envahit, je sens bien que le tableau qu’il faut dépeindre n’est pas, uniquement, celui que l’on nous donne à lire. Comme des couleurs se dégagent progressivement de l’arrière fond sur une toile plusieurs fois utilisée, une image, forcément plurielle, se forme. Comment concilier les antagonismes ? Je déambule, perplexe, un peu perdue. Reste de tout cela une succession de faits. Sans code de lecture.

jeudi 8 janvier 2009

Premières lueurs d'Asie



De Bangkok, je n'aurai vu que l'aéroport, démesuré, translucide, tristement déjà célèbre. Dans ses allées aseptisées, la lumière filtrant des verrières emplit l'atmosphère d'une lueur dorée. Réminiscences de révolution-jaune- à peine étouffée? Plus loin, le luxe s'étale, le silence résonne sur les bijoux. De petits autels invitent au recueillement devant des portraits du roi bien-aimé, représenté à tous les âges.
Dans l'avion pour Yangon, pas de moine, les trois premiers rangs de l'appareil réservés pour eux demeurent vides. La richesse des dorures envahit le spectateur à l'atterrissage, au loin avec les stupas des pagodes, mais aussi jusque sur le terminal flambant neuf. Le passage des douanes est rapide, je me laisse comme dans un songe conduire au Savoy, un hotel de luxe que je ne pourrai jamais m'offrir. Un Allemand entre deux âges rencontré en route, explorateur infatigable des routes d'Asie, m'y offre un thé. Il me semble osciller entre regard lucide sur la situation du pays et réflexions véritablement perturbantes sur la nécessité de dépassement de l'embargo et d'investissements de fonds-volonté de provocation ouverte? Lui même, dans le but de promouvoir l'industrie du tourisme « de luxe » au Myanmar, m'a confié avoir des accointances avec un birman propriétaire d'une chaîne d'hôtels et d'une compagnie aérienne, jugé trop proche de la junte et interdit de séjour en Europe. Nous faudra-t-il renier nos principes de liberté pour coopérer avec un système totalitaire, abaisser la garde pour jouer aux dés l'avenir d'une population oppressée? Dans son analyse de la situation, l'embargo n'asphyxie que les classes modestes de la population, alors que les plus riches et les membres du gouvernement auraient accès à des fonds via certaines places asiatiques comme Singapour. Cela du reste doit en grande partie être véridique. Peut-on pour autant faire des projections sur la plus-value que représenterait pour la population une ouverture du marché? S'il ne m'a pour l'instant totalement convaincue, son discours m'a démontré la nécessité d'une approche cohérente, globale et ouverte des problématiques de la région. Comme un écho à ces réflexions, la déclaration des droits de l'homme s'affichent dès l'entrée dans l'ambassade de France. La tentation d'une île?
La ville, comme nombre de villes non occidentales, grouille d'hommes, de poussière et de véhicules virevoltant de toutes sortes. La chaleur se fait tiède le soir, enveloppant d'une sorte de volupté insoupçonnée les gestes des hommes. A la tombée de la nuit, certaines ruelles prolongent la vie. Assis sur des tabourets de plastiques, sous des bâches de marchés, de jeunes hommes tournent l'oeil vers un écran unique diffusant un événement sportif ou un film. D'autres crachent bruyamment du bétel à même les semblants de trottoirs. Ici et là, une vieille femme remplit à l'arrosoir un réservoir d'essence vide, un couple se fait les yeux doux. Il se dégage de ces multiples tableaux un mesquin simulacre de liberté. Seule, j'entre dans un grand complexe de restauration, annoncé comme sino-birman. A l'intérieur, une grande table dressée pour une famille au grand complet semble tout entière tendue vers la scène où des enfants enchaînent des chants. Autour, une vingtaine de tables vides. Une impression d'incongruité m'envahit. Ma place n'est certes pas ici, cependant, ma présence m'apparaît comme si exotique que je ne ressens aucune gêne à assister à ce spectacle familial que je ne peux comprendre.



A la tombée de la nuit, j'erre autour de la pagode. Une certaine atmosphère mystique à peine perturbée par les jeux des enfants, les couples qui déambulent, les amis qui se retrouvent en petits groupes épars, monte jusqu'à moi. Les milliers de lumières, les flammes vacillantes des pieuses prières, créent des reliefs chauds sur les volumes doux du stupa central, sur les plis safran qui drapent les moines. Charmée par ce spectacle mais néanmoins déçue de ne pouvoir en approcher le mystère de plus près, je regarde le temps glisser sur les dalles chauffées par le soleil de toute une journée. Une jeune fille soudain me parle. Anglais, ou presque. Elle me semble bien jeune, vingt ans tout au plus. Nous décidons de nous revoir hors du monument, le lendemain. En effet, les birmans ne peuvent adresser la parole à des étrangers qu'en possession d'une licence de guide touristique. Pour plus de sûreté, nous allons éviter les abords des points d'attraction majeurs de la ville. Nous dérivons longuement dans la ville, son anglais est loin d'être pour moi simple à comprendre mais elle ne se lasse jamais de répéter, de reformuler. Puis-je lui accorder ma confiance?




Je suis étonnée de tous les sujets qu'elle ose aborder avec moi. Problèmes des médias dans son pays, difficultés d'accession aux études de son choix, minorités (ses parents n'appartiennent pas à l'ethnie bamar majoritaire) et même ses préférences pour les dernières élections américaines, elle me parle si librement alors que je ne cesse de guetter les alentours! Volontairement, je reste neutre, pourrait-il donc y avoir de si jeunes mouchards? Ma défiance me fait presque honte. Ce qu'elle me confie mériterait de plus amples vérifications. En particulier ses projets pour quitter le pays, que je ne peux bien évidemment pas détailler ici...




Les déplacements à Yangon sont apocalyptiques. Je possède néanmoins un vélo d'emprunt que j'apprivoise petit à petit. Citadins adeptes du Vélib, je vois venir vos gloussements... et pourtant. Envisagez de progresser sereinement au travers d'une circulation aléatoire, de gaz fleurant bon l'essence frelatée, avec des véhicules aussi provocants que celui-ci (ils sont légions, nombre de jeunes hommes, y compris des moines, ne se déplaçant que de la sorte). Le rythme de la marche, le temps qu'il offre aux regards que l'on pose, le balancement lent propice aux chemins inattendus de la pensée, me convient de toutes façons bien mieux. Chaque point à atteindre devient un défi. Y arriverai-je seule? En perdition dans la Golden Valley, je suis époustouflée par la splendeur coloniale passée, remise au goût du jour par des ambassades ultra-protégées. Les routes désespérément sinueuses font fi de toute logique de numérotation et bien souvent le même numéro se trouve attribué à la fois à une large et massive demeure coloniale et un peu plus loin à une allée ouverte sur une enfilade d'habitations. Malgré l'immense concentration de logements d'expatriés dans ce quartier de Yangon, je ne croise que des Birmans. Tous me saluent. J'apostrophe une voiture. Ses occupants, trois jeunes trentenaires vêtus à la mode branchée européenne, comprennent vaguement mon anglais et ma demande. Une heure après, nous avons fait le tour de la Golden Valley en voiture, échoué à passer des coups de fil pour cause d'inexistence de réseau (en plein Yangon) et sympathisé. Deux d'entre eux sont Birmans, le dernier népalais. Ils sont « partners in business ». Sur le moment, ce business reste pour moi largement inexpliqué, jusqu'à ce qu'ils me fassent découvrir la demeure d'un autre associé, un magnifique ouvrage colonial de plein pied, élégamment meublé de teck dans de grands espaces ouverts. Négociants en pierres précieuses, leur commerce s'établit depuis Mogok. Mogok !!!! La vallée aux rubis de Kessel, l'interdit suprême pour les étrangers. Comme paralysée, peut être un peu inquiète des possibles dérives d'une telle activité (s'agit-il de vrais rubis?), je n'ose demander à voir les pierres et ne pousse pas plus loin la conversation sur Mogok. Erreur de jeunesse?
Arrivée à bon port, je me flatte de ma décision de défier la route. Les tribulations décidément parent la destination de reflets inespérés.