
La Birmanie est un pays riche. Riche en ressources précieuses, rubis, teck, gaz et pétrole, en enjeux géostratégiques importants, elle voit les plus grandes puissances mondiales, USA et Chine, s’affronter pour le contrôle de son destin dans ce simulacre de conseil de sécurité. Riche en peuples, en cultures, avec plus de 100 ethnies différentes, elle les a acculées pour la plupart aux zones frontières instables. Riche en révoltes…
Redoutant le discours unilatéral et l’engourdissement à Yangon, je m’envole via la Thaïlande vers Mae Sot, à la frontière de l’état Karen, à l’Est de la Birmanie. L’Histoire de la rebellion de ce peuple remonte au moins à la période coloniale. Alliés des Anglais qui leur avaient promis l’indépendance pendant la seconde guerre mondiale, il vit toujours sous le joug du régime birman. Une des minorités les plus persécutées de Birmanie, c’est aussi la plus revendicatrice. Des conflits armés y opposeraient encore soldats birmans et forces rebelles du KNLA (Karen National Liberation Army), branche armée du KNU (Karen National Union). Dans les faits, la révolte panse avec difficultés ses multiples plaies.
La division s’est emparée de ce peuple, opposant bouddhistes et chrétiens évangélisés par les étrangers. Ces derniers, largement pourchassés par le SPDC (State Peace and Developement Council, la junte au pouvoir), s’entassent dans la jungle, en bordure du fleuve Thaungyin Myit. La description de la situation serait malgré tout trop réductrice si je n’évoquais le fait que des Karens bouddhistes peuvent être eux aussi pourchassés. Ces réfugiés, un peu plus nombreux à chacune des attaques armées au cours desquelles les villages sont brûlés, les hommes envoyés en camps de travaux forcés, les femmes violées et les enfants massacrés, constituent une masse mouvante connue dans la région sous le nom de IDP (Internally Displaced Persons), même si le régime nie leur existence. Leur nombre est évalué actuellement à plusieurs millions par diverses associations militant pour le respect des droits de l’homme.
Soi-disant sous la protection du KNU, ils regardent impuissants les vaines tentatives de révolte de quelques bataillons de petites dizaines d’hommes incapables aujourd’hui de donner l’illusion d’une résistance véritablement active ( pour avoir une idée du folklore associé au KNLA, voir le blog de mes amis américains Steff et Ben. Lisez le post sur le 60e anniversaire du KNU, mais attention à la propagande!).
De l’autre côté des chaines de montagnes, le DKBA bouddhiste (Democratic Karen Buddhist Army), en cessez-le-feu avec le SPDC, contrôle une large zone du territoire Karen et dispose des pleins droits pour attaquer, piller, violer et tuer ses propres frères Karen encore non soumis. Certains membres d’ONG m’ont même confié que le régime birman utiliserait la rebellion Karen déchue comme prétexte à ses dépenses militaires astronomiques, ainsi justifiées par des descentes régulières dans des villages abritant d’hypothétiques poches de résistance. Afin d’étouffer le KNU, l’armée birmane a mis en place depuis quelques années une politique sournoise de « four cut Policy ». Il s’agit de priver les villageois de vivres, de moyens humains, de fonds et d’information. J’arrive à Mae Sot avec l’idée d’écrire un article soutenant la thèse qu’il faudrait ajouter à cela la privation de soins médicaux comme moyens de pression sur la population. Je m’attends à trouver un village misérable en bordure de jungle, entouré de camps de réfugiés. Ce que je découvre dépasse l’entendement.
En y pénétrant par un check-point de l’armée Thaï, on découvre en Mae Sot une ville industrieuse, grouillante, prospère sous bien des aspects. Dans l’auberge que l’on m’a conseillée, s’affairent devant leurs claviers nombre d’étrangers, pour la plupart américains, humanitaires, militants des droits de l’homme, professeurs, doctorants en sciences politiques. La majeure partie d'entre eux ignore tout de la situation interne actuelle de la Birmanie. A les écouter, la peur règne partout, les gens se terrent dans le silence, aucune communication par internet n’est possible, aucun n’enfant n’est scolarisé. Des journalistes de CNN, passée la représentation du 60e anniversaire du KNU, viennent de quitter les lieux après deux jours de prises de vue. Ils ne manqueront pas de ramener de leur expédition des images qui accréditeront le message que leurs rédactions veulent faire passer au bon peuple américain sur la valeur du boycott imposé par leur pays à cette dictature sanguinaire qu’est la Birmanie. Je rencontre même un moine birman exilé, instigateur de la révolte de sept 07, qui distille chaque soir sa bonne parole. La propagande KNU a pignon sur rue, jusque dans un restaurant tenu par un ancien garde du corps de Aung San Suu Kyi, où s’exposent de nombreux portraits de chefs rebelles au milieu d’images du Che. La mise en scène me paraît grotesque et grossière.

Mae Sot devient par-dessus tout une ville qui s’enrichit du commerce des réfugiés et migrants. Ceux-ci viennent grossir par centaines de milliers les rangs des travailleurs illégaux dans des usines tenues par des Thaï où ils gagnent environ 700 baths par mois (environ 20 euros). La gestion des camps de réfugiés (ils sont au nombre de trois autour de Mae Sot) constitue un commerce en plein essor, attirant une multitude d’ONG. Les Thaï ont bien compris l’intérêt de cette manne providentielle et ont créée de toute pièce une ville presque occidentale, restaurants italiens et wifi à volonté. Tous ces locaux roulent en 4*4 de luxe, dans une ville pourtant peuplée à 70% de migrants birmans illégaux infiniment miséreux.
D’ailleurs la frontière est largement ouverte et l’on peut voir chaque jour des bouées pleines de birmans traverser le fleuve séparant les deux pays, sous les yeux de soldats thaïlandais apathiques. Ils s’entassent pour la plupart dans une sorte de bidonville en bordure de fleuve, ont même leur propre marché birman installé sur la berge thaïlandaise. En ville la police veille mollement aux déambulations de ces illégaux, on devine la corruption qui règne entre certains patrons d’usine et les autorités. Pour la forme, quelques émigrés clandestins croupissent cependant derrière des barreaux en plein air, en attendant leur réexpédition en Birmanie. Mae Sot est un microcosme, une zone de non droit qui prend fin à quelques kilomètres de là au niveau des multiples check-points Thaï empêchant la circulation des clandestins vers Tak, la ville la plus proche.
Que dire de ces multiples organisations qui peuplent la ville? Si le retrait pur et simple de l’aide, comme ce qui a été vu en 2005 avec le départ du fond mondial pour la lutte contre le Sida, la malaria et la tuberculose, est éthiquement et épidémiologiquement intolérable, la profusion de propagande à cette frontière ne sert finalement que des intérêts somme toute politiques et peine à réellement évaluer et subvenir aux besoins de la population déplacée. D’un coté, les organisations internationales que j’ai rencontrées ignorent tout de ce qui se passe juste de l’autre coté de la frontière, se focalisant sur les camps de réfugiés. De l’autre les militants locaux font passer leurs intérêts avant la prise en charge et ne ciblent que les populations de leurs factions. Je ne détaillerai pas ici la situation médicale pourtant particulièrement flagrante (dans l’optique de rédiger ensuite ce fameux papier), mais la situation est également cocasse en ce qui concerne l’éducation. Les ONG en sont à se disputer des parts dans l’aide à des écoles pour orphelins et réfugiés, et tentent de développer des réseaux de « resettlement » à l étranger, vers des pays comme les USA ou l’Australie via l’obtention de grants par des universités. Les pauvres enfants en sont réduits à devoir apprendre jusqu’à 5 langues (Birman, Karen, Thaï, Anglais, Français), dans l’espoir de décrocher ce type de bourses. En discutant avec eux, je me rends compte qu’aucun d’eux ne veut partir aussi loin. Très nationalistes, ils veulent rentrer dans leur pays. D’ailleurs jusqu’à présent, ce sont essentiellement quelques rares professeurs Karen qui ont pu bénéficier de ce resettlement. En classe, à la question « Que veux-tu faire plus tard? », les élèves les plus faibles qui ne peuvent que répéter en ânonnant des mots entendus quelques minutes plus tôt répondent: « Médecin ou ingénieur » sans même en comprendre le sens. Le sourire rusé aux lèvres, l’élève le plus doué de la classe rétorque: « Je veux être président de la République ».
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