vendredi 20 février 2009

Intrigues birmanes


Un long silence de plus d’un mois…Quelques doutes fondés ou fantasmés m’avaient assaillie suite aux messages précédents. Des appels restés sans réponse et subitement l’imaginaire s’enflamme en Birmanie. La liberté ici semble si fragile que l’on ne peut jouer sur le fil l’avenir de très jeunes destins. Ainsi, patiemment, j’ai décidé d’attendre ma pause thaïlandaise pour revenir à ce blog. Récemment, une réponse, tant attendue, m’est enfin parvenue. L’angoisse levée a libéré mes envies d’expression, mais la richesse des découvertes m’a cette fois détournée bien malgré moi du clavier. Comme l’écrit Ryszard Kapuscinski, dont la lecture complète à merveille mes réflexions actuelles: « Le voyage est un moment trop précieux, la situation de voyage est trop précieuse pour écrire. […] Je sens le caractère unique d’une occasion. Parfois je dois faire un choix: soit je profite de la soirée pour rédiger un reportage, soit je discute avec deux ou trois personnes que je ne rencontrerai plus jamais de ma vie. »



De ce premier mois birman s’est dégagée une fresque contrastée de la situation du pays, reflet malgré tout de l’atmosphère particulière de Yangon. Les expatriés, qu’ils soient humanitaires, investisseurs dans le tourisme ou encore attachés culturels, protégés dans l’Eden de leur Golden Valley ou dévoués corps et âme à leurs associés birmans, m’ont livré un portrait étonnement cohérent de la vie birmane. Loin des tapages médiatiques et des plaidoyers virulents pour la démocratie, ils m’ont fait découvrir avec quelques amis birmans une certaine douceur de vivre qui s’était imposée à moi dès le premier soir. Façade en trompe l’œil ou réel espace de liberté? Une française vivant à Yangon depuis plusieurs années et côtoyant de nombreux locaux m’a même lancé un soir devant eux: « Ici, on ne peut pas parler de politique, mais on peut parler de tout le reste, en France on peut parler de politique et de rien d’autre ». Sans aller jusqu’à partager tout à fait son point de vue, je dois admettre qu’une étrange idée de la liberté, proprement asiatique, ne connaissant pas nos carcans sociaux, laisse ici les individus en partie plus maîtres de leurs comportements dans la vie ordinaire. Nombreux sont ceux qui m’ont bien souligné l’apparent désintérêt de la majeure partie de la population pour la question politique. Ainsi, pendant que les média occidentaux stigmatisaient la révolte de septembre 2007, certes marquante, les rues adjacentes fourmillaient de la marée humaine habituelle, nonchalamment occupée à siroter le traditionnel thé birman aux devantures des « tea shops ». Malgré tout, le dénuement extrême auquel sont soumis les birmans (pris au sens large comme habitants de la Birmanie, et non terme désignant l’ethnie birmane majoritaire…), le manque caractérisé d’investissements publiques dans des politiques sociales élémentaires -en particulier le manque flagrant d’accès à une éducation de qualité (les chiffres de l’ONU montrent un taux de scolarisation relativement important en Birmanie, mais que valent-ils lorsqu’on sait qu’ensuite les diplômes d’université, comme tout ici, s’achètent…)- contribuent à cette situation d’assoupissement, savant mélange de terreur et de lutte pour la survie.


La révolte à Yangon se devine aux détours de confessions, elle se fomente dans des cercles invisibles. Si, du moins je le pense, la totalité des soumis, malgré tout lucides, haïssent le régime, très peu osent ne serait-ce que murmurer un désir de changement. Le milieu artistique de Yangon, accessible aux cercles étrangers, m’a cependant fourni l’occasion de discussions plus ouvertes et m’a offert des images inédites, comme cet autoportrait d’un artiste, fleur à la main en offrande et corde au cou.
Que garder de tous ces témoignages? Finalement l’idée assez simple qu’à l’identique de toutes ces heures assez sombres qui précèdent les révolutions, peu de voyants, de braves, de révoltés, se manifestent dans ce pays. La force du régime tient à sa manipulation d’un peuple oppressé mais incapable de révolte, maintenu, en ce qui concerne les régions centrales du pays, dans un état de développement économique à la limite du supportable mais néanmoins suffisant à apaiser la gronde par un savant jeu de corruption/incitation à la délation à toutes les échelles sociales.

Cette situation complexe s’oppose à nos visions manichéennes d’une dictature. Il est pour nous inconcevable d’imaginer que la vie puisse se dérouler dans le déni de tous ces droits qui sont depuis notre révolution la pierre angulaire de nos sociétés « développées » (encore sommes nous peut être sur ce point malgré tout suffisamment assoupis nous-mêmes). Et pourtant la réalité birmane m’apparaît aujourd’hui infiniment plus mêlée qu’au moment de mon départ, savamment plus complexe que les portraits qui nous parviennent.

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