vendredi 20 février 2009

Burmese bribes

Il avait été convenu que nous partirions, quelques membres d’ONG et notre ami birman A., évaluer la situation post-Nargis dans un district voisin de Yangon. Toute action humanitaire ne peut s’envisager sans l’association avec un birman, chargé des laborieuses procédures administratives et du dialogue avec les autorités. Deux jours avant le départ, suivant les habitudes, nous faisons donc parvenir une demande d’autorisation de déplacement à l’officier du district considéré. Verdict surprenant, l’autorisation nous est refusée. Gêné, A. nous avoue avoir jusqu’à présent copieusement arrosé le fonctionnaire afin d’obtenir des laisser-passer rapides. Changement de politique? Mutation de personnel? Toujours est-il qu’il nous faut dorénavant solliciter les autorisations une semaine à l’avance (et point positif, éviter au passage le dessous de table). Si les multiples étapes de contrôle administratifs n’émeuvent plus les humanitaires-les autorisations finissent toujours par être accordées, contrairement à ce qui a pu être dit suite à Nargis-, les pratiques corrompues mises en œuvre voire initiées, non par le régime, mais à l’intérieur même des ONG par les membres birmans, à l’insu de l’organisation, restent bien entendu intolérables.


Malgré tout, nous voici sur la route. Dans cette zone péri-urbaine largement boudée par les organisations internationales, postées massivement dans le Delta, nulle ombre d’un étranger et pourtant nous voyons encore des habitations en bambou décimées et abandonnées par leurs habitants. Bloqués par une rivière, nous devons encore une fois endurer les interminables pourparlers entre A. et les différents membres de la communauté locale. Chacun reçoit sa part, des porteurs de messages à motocyclette jusqu’au conducteurs de minibus et de bateau. Ces arrangements, contractés dans l’opacité la plus parfaite, en vertu de tout un réseau d’affaire très efficace bien qu’à petite échelle, nous auront coûté presque 3 ou 4 fois l’estimation faite par A. avant le départ.

Ainsi, à intervalles réguliers, nous constatons des pertes de sommes plus ou moins importantes ou de matériel, revendu au marché noir. Pour rendre justice à la vérité, trop souvent malmenée dans tout ce qui filtre du pays, force est de constater que les détournements sont le plus souvent orchestrés par les classes les plus basses de la société. Le régime, trop conscient de l’intérêt de la présence hautement surveillée des ONG dans une optique de restriction de ses propres investissements, ne pratiquerait en aucune façon, aux dires de différents responsables locaux d’organisation, des prélèvements systématiques sur l’aide étrangère.


Les villages, tout au plus des hameaux de quelques cahutes seulement, me paraissent largement démunis. Leurs habitants nous montrent des jarres d’eau « potable », en fait une eau fortement nauséabonde où pullulent les insectes. Dans les écoles, les moyens d’hygiène élémentaires font défaut. D’instables toilettes provisoires en tarpauline sans évacuation, précipitamment distribuées après la tempête, n’ont jamais été utilisées par les enfants qui en ont peur. Dans les classes, généreusement reconstruites à même le sol, et où s’entassent dans une pièce unique de bambou plus d’une centaine d’enfants, les institutrices redoutent les pluies torrentielles de la saison humide qui ne manqueront pas d’aboutir à l’inondation des nouvelles installations. Dans une autre école, nous sommes surpris de trouver de magnifiques bâtiments neufs en durs. Construits par une entreprise trop proche du régime, tels que l’avaient été juste après la catastrophe des villages modèles par Htoo (appartenant au même entrepreneur que la très controversée « Air Bagan »), ils s’offrent comme autant de preuves de la bonne volonté des autorités mais dénotent surtout l’entremêlement des enjeux politiques, économiques et humanitaires dans cette région scrutée par les regards étrangers. D’après le personnel de l’école, ces travaux auraient été réalisés en échange de contrats importants signés entre la junte et l’entreprise. Pour quels projets? De quelle ampleur?


Partout où nous passons, nous sommes largement nourris, engraissés devant les enfants qui d’ébahissement se détournent de leurs tableaux noirs pour dévisager notre table située au fond de la classe. Face à notre incrédulité devant de telles largesses, un des chefs de villages nous prévient: « tout ceci, pour vous remercier de ce que vous allez faire pour nous… »
Une façon à peine dissimulée de signer déjà notre engagement mutuel.

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