Les rencontres ici dérangent mes opinions, ces mythes d’un ailleurs que l’on se crée avant l’envol à partir de minces informations, bien souvent biaisées, unilatérales dans leur pensée. Tout dans la ville ou plus loin agresse nos habitudes. L’envie d’hurler nous saisit, nous voudrions tout plus vite, mieux, plus grand, plus juste. Et pourtant la réalité nous colle à la peau. Le rythme et le mouvement de la vie doivent s’admettre différents. Un peu du flegme birman nous rattrape. Au restaurant, je ne m’étonne plus de voir les serveurs finir de repasser leurs chemises sur une table avant de daigner lever les yeux vers les clients.
Mais alors qu’espèrent-ils de nous ou devrais-je dire qu’espérons-nous non pour eux, mais d’eux ? De leur faire accepter notre vision de la liberté ? Oui bien entendu la démocratie ici comme ailleurs est indispensable (inéluctable, j’en doute pour l’instant). Cependant, la richesse des problématiques en jeu n’autorisent pas les raccourcis. L’abomination existe mais les sanctions et les dénonciations directes et non nuancées auxquelles nous avons droit bien trop régulièrement n’ont que peu d’espoirs de donner des résultats.
Le boycott plébiscité par tant de pays occidentaux asphyxie une population étonnement ouverte sur l’étranger. Les habitants, bien qu’exsangues sous une chape de plomb, restent fiers de leur pays. Ils bénissent chaque visiteur qui s’y aventure et lui offrent le meilleur, qu’il vienne pour aider, travailler, découvrir. Ils recherchent chaque moment d’échange possible. Beaucoup le font en toute légalité, en travaillant dans le tourisme ou l'humanitaire, et par là-même s’assurent un revenu acceptable et le droit de converser (plus) librement avec les visiteurs. Certains, surtout les jeunes, prennent au contraire des risques considérables en communiquant de façon plus illégale. Ici on frôle chaque jour avec l’interdit. Dans des ruelles sombres où l’on retrouve des anonymes pour échanger des billets derrière des paravents, dans des cybers où les jeunes savent contourner la censure de certains sites. On se murmure à mots couverts nos vies sans vraiment bien se comprendre.
Afin de clarifier ce besoin des étrangers je décide de suivre pour quelques jours une route très empruntée par les visiteurs. Je rencontre des professionnels du tourisme, investisseurs étrangers. Eux me vantent les intérêts de l’ouverture du pays, of course. Plus important, je rencontre des visages qui me marquent, qui me sourient, cherchent à me connaître comme moi je veux les comprendre. Le faible nombre de visiteurs, tragique pour la population qui se sent oubliée, délaissée par le monde, offre néanmoins la possibilité de vraies découvertes. Comme l’écrit (en substance) un artiste birman: « Parfois je les touche, parfois ils me touchent. Et je garde leurs cicatrices sur la peau, comme un fardeau qui me hante ». Je passe du temps avec eux, ils me confient leurs rêves, qui bien souvent ne pourront se réaliser que grâce à nous qui les finançons. Et qui leur apportons l’espoir.
Cependant, je ne peux me résoudre à l’idée que le mouvement se fera lentement, à force d’échanges ponctuels. Leur histoire, leur culture et même leur religion les ont forgés stoïques, endurants, passifs peut être. Comment cependant accepter des mascarades d’action d’un gouvernement qui n’investit que 0.2% du PIB dans la santé (tiens, combien est-ce chez nous ? Il faut bien le dire, je me mets forcément à questionner notre vision de la démocratie) et dont les programmes d’éducation n’incluent pas la rénovation des écoles publiques ?
L’incertitude m’envahit, je sens bien que le tableau qu’il faut dépeindre n’est pas, uniquement, celui que l’on nous donne à lire. Comme des couleurs se dégagent progressivement de l’arrière fond sur une toile plusieurs fois utilisée, une image, forcément plurielle, se forme. Comment concilier les antagonismes ? Je déambule, perplexe, un peu perdue. Reste de tout cela une succession de faits. Sans code de lecture.
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