Ce sont donc eux que je vais désormais récolter, décortiquer, regrouper, analyser. La pratique de la science m’a offert de projeter cet œil lucide sur chaque objet. Objets ? Les envies, les revendications, les peurs, les frustrations, les espoirs dont je veux me faire le héraut, peuvent-ils donc n’être réduits qu’à cela ? Déjà je pressens bien que non, et pourtant cette distanciation, qui sait ?, me sauvera peut-être un jour de cette déferlante de sentiments humains. Vu du rivage, « Le silence de la mer », ne laisse malheureusement rien présager de ces tempêtes qui grondent.
Le choix de mon premier terrain d’investigation du monde sensible se porte naturellement vers la Birmanie. Pays de mystères, riche des rubis scintillants de Kessel et des marchés bigarrés et colorés d’un Norman Lewis d’après-guerre, pays de tous les interdits dont les jungles résonnent des pas croisés des seigneurs de la guerre et des seigneurs de l’opium, mais surtout et irrémédiablement, pays de toutes les peurs, où les vies croupissent à mots couverts depuis plusieurs décennies. Tous me questionnent : pourquoi si loin ? pourquoi si complexe, dangereux…Peut-être qu’en un sens, ce qui m’est éloigné paradoxalement me semble plus simple d’accès. Tout dans ce pays sera une découverte, aucun a priori ne recentrera le cadrage de mon regard sur les autres, aucun schéma pré-établi ne sera projeté par mon moi égoïste. Sauf peut-être celui du goût de la liberté. Pour le reste j’ai tout à apprendre de cette mosaïque de peuples capables de projeter vers le ciel des centaines de flèches d’or et de montrer l’abnégation d’admirer un cheveu de Bouddha retenant une roche menaçante et (a)dorée…kyaikhtiyo.
Je sors de l’ambassade de Chine et l’entrée dans celle du Myanmar me frappe. Pour la Chine, des centaines de ressortissants et au moins autant de touristes en attente s’amassent dans un hall froid et gris, prêts à affronter des heures d’ennui devant un écran projetant inlassablement une chaîne de divertissement en mandarin. Je suis seule dans le salon des visas de l’ambassade du Myanmar. Le silence est presque pesant durant les quelques minutes d’attente avant qu’un fonctionnaire ne me remarque. Au sol, de lourds tapis amortissent les sons, de fines chaises en teck s’offrent à des visiteurs fantômes et sur les murs des affiches « Visit Myanmar 1996 » témoignent de l’engourdissement du pays dans des pratiques d’un autre âge. Une sorte d’angoisse m’envahit. Dans ma poche, une liste de contacts birmans… Serais-je inconsciente ?
La fonctionnaire me tend mon passeport, dûment tamponné d’un visa de touriste. C’est donc décidé, je pars. Je serai la Julia d’Orwell.
Un pays peut-être très dangereux mais tu possèdes toi aussi tes propres armes : une honnêteté profonde, beaucoup d'empathie et une écriture à la fois poétique et inspirée ! tout le meilleur pour toi en cette nouvelle année ! dans l'attente de ton prochain post... (Aline)
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